Le chaos sur mesure, commune par commune
En 2025, pendant la campagne des élections législatives allemandes, des images de villes en feu ont circulé : voitures incendiées, vitrines noircies, silhouettes courant dans une rue enfumée. Les légendes les attribuaient à des migrants. L’Institute for Strategic Dialogue les a documentées en février 2025 : elles étaient produites et diffusées par l’AfD et par l’extrême droite allemande.
Aucune de ces scènes n’avait eu lieu. Elles avaient été générées.
Il faut dire d’où elles venaient, parce que c’est ce qui rend le cas instructif. La main n’était pas étrangère, même si des réseaux russes coordonnés ont bien opéré dans la même campagne, mais par d’autres moyens : deepfakes de personnalités, usurpation de marques de presse. Le procédé de l’émeute fabriquée, lui, a été mis au point à l’intérieur. Ce qui veut dire qu’un opérateur étranger qui voudrait s’en servir en 2027 n’aura rien à inventer : le répertoire existe, il a été éprouvé en campagne électorale européenne et il est disponible.
Et ce n’est pas une affaire allemande. À l’approche des élections municipales de mars 2026, VIGINUM, le service de l’État chargé de la vigilance contre les ingérences numériques étrangères, a documenté un réseau de faux titres de presse locale entièrement inventés, dont Insikt Group / Recorded Future a répertorié cent quarante et un en septembre 2025. Prépositionnés en vue du scrutin, ils ont été pour la plupart suspendus par l’Afnic avant d’avoir eu d’effet significatif. Le procédé était déjà là, conçu en français et pour un public français, à l’échelon de la commune.
Ce qui a changé n’est pas la possibilité du faux : on truque des images depuis qu’il y a des images. Ce qui a changé, c’est le rapport de coût. Filmer une émeute suppose une émeute. En produire une suppose une requête. Entre les deux, il y a un écart que ni une rédaction ni une préfecture n’ont les moyens d’absorber, non parce qu’elles manqueraient de compétence, mais parce qu’il faut des heures pour établir qu’une chose n’a pas eu lieu, et quelques secondes pour affirmer qu’elle a eu lieu.
En 2027, la technique n’aura plus besoin de montrer l’Allemagne. Elle montrera votre commune.
Ce que c’est
L’opération banlieue en feu consiste à fabriquer, par intelligence artificielle, des scènes de violence urbaine situées dans des communes réelles, et à les diffuser auprès des audiences de ces communes, pour installer un sentiment d’insécurité que rien n’est venu justifier.
Deux mots portent tout le dispositif : situées, et auprès. Cette opération ne cherche pas l’audience la plus large. Elle cherche la bonne.
Comment ça marche
Quatre outils, dont un seul est technique.
La fabrication. Une scène urbaine crédible ne demande ni tournage, ni figurants, ni décor. Elle demande une description et quelques minutes. Et la qualité n’a pas besoin d’être irréprochable : elle a besoin d’être suffisante pour un écran de téléphone, regardé six secondes, dans un flux, le soir. Les défauts qui trahiraient l’image sur un écran de cinéma ne se voient pas sur onze centimètres.
Le choix de la cible. C’est l’outil décisif, et il ne relève pas de la technologie, mais de la sociologie électorale. On ne fabrique pas une émeute générique : on fabrique une émeute dans une commune choisie pour son profil de vote, ses équilibres, sa sensibilité. Le message est le même partout ; l’adresse change. Un contenu par code postal. C’est ce qui distingue cette opération d’une campagne de désinformation classique : elle ne cherche pas à convaincre un pays, elle cherche à faire basculer des endroits.
Le canal. Chaque public a le sien, et l’opération les épouse plutôt que de les affronter : des messageries fermées pour certains territoires, les grands réseaux sociaux pour d’autres, les plateformes vidéo pour les plus jeunes. Le choix du canal n’est pas un détail de diffusion, c’est ce qui rend la vérification difficile : dans un groupe fermé, aucun contradicteur n’entre, et aucun observateur non plus.
L’amplification. Des comptes coordonnés donnent l’impulsion. Puis, des habitants sincères prennent le relais, parce qu’une vidéo qui montre leur rue les concerne, et qu’on ne vérifie pas ce qui nous concerne : on le transmet. À la fin de la chaîne, la source a disparu et le contenu circule tout seul.
Ce qui s’est déjà passé
La campagne allemande de 2025 est le cas de référence. Elle a démontré trois choses : que la production d’images de chaos urbain à grande échelle était devenue accessible, qu’elle pouvait être branchée sur un clivage préexistant plutôt que d’en créer un, et qu’elle n’exigeait aucune infrastructure lourde.
Les cent quarante et un faux titres de presse locale des municipales de 2026 ont montré la suite : le même procédé, en français, calibré pour l’échelon territorial.
Et cela a déjà recommencé. Entre la fin du mois de juillet et la mi-août 2026, la presse française a rendu compte de plusieurs campagnes d’ingérence russe repérées par VIGINUM, visant trois personnalités engagées dans la campagne présidentielle : Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann et Gabriel Attal. Les modes opératoires cités sont ceux que ce dossier décrit : les réseaux Storm-1516 et Matriochka, l’usurpation de l’identité graphique de médias établis, la fabrication de contenus par intelligence artificielle.
Une de ces opérations mérite d’être retenue par quiconque travaille dans une rédaction : une fausse une du Parisien, fabriquée en détournant une parution authentique du même journal, porteuse d’une accusation inventée. D’autres ont porté de fausses informations sur l’état de santé de l’un, de fausses images visant les proches d’un autre. Le parquet de Paris a ouvert une enquête. Le chef de service de VIGINUM, Marc-Antoine Brillant, avait résumé le constat dès avril 2024 : « Depuis le milieu des années 2010, pas un seul scrutin majeur dans une démocratie libérale n’a été épargné. »
Notons ce que ces opérations n’ont pas encore fait, car c’est là que se situe le risque de 2027. Elles ont visé des personnes et emprunté l’enseigne de médias. Elles n’ont pas encore fabriqué le lieu lui-même : la rue, la commune, le quartier. C’est la seule marche qui reste à franchir, et rien dans ce qui précède ne laisse penser qu’elle sera difficile.
Ce que l’attaquant cherche vraiment
Pas votre peur de ce soir. Votre carte mentale.
Une vidéo ne change pas un vote. Une accumulation de vidéos change ce qu’un électeur croit savoir de son propre pays, et surtout de l’endroit où il vit. Le sentiment d’insécurité n’a pas besoin d’être fondé pour être politiquement décisif ; il lui suffit d’être partagé. C’est du fearmongering : l’amplification délibérée d’une menace pour orienter un choix par la peur, appliqué à l’espace domestique plutôt qu’à une menace extérieure. C’est un déplacement lent, invisible, et qui ne laisse aucune trace attribuable : personne ne se souvient d’avoir changé d’avis, chacun se souvient d’avoir vu.
Il y a un second effet, et il est plus grave que le premier. Quand un pays a admis que n’importe quelle scène de violence peut être fabriquée, la prochaine scène authentique devient contestable. L’opération offre aussi à quiconque le souhaite un argument tout prêt pour écarter une image authentique qui le dérange.
Ce que dit le droit et où il se tait
L’article 226-8 du code pénal a été réécrit en mai 2024 pour englober les contenus produits par traitement algorithmique. Il punit la diffusion, au public ou à un tiers, d’un contenu visuel ou sonore représentant l’image ou les paroles d’une personne sans son consentement, lorsqu’il n’apparaît pas à l’évidence qu’il a été généré. Le mot qui commande est « personne ». Ce dispositif a été écrit pour protéger quelqu’un dont le visage ou la voix ont été empruntés, pas un territoire mis en scène. Une rue de synthèse qui brûle n’emprunte le visage de personne.
Reste l’article 27 de la loi du 29 juillet 1881, qui punit la publication de mauvaise foi de nouvelles fausses ou de pièces fabriquées lorsqu’elle a troublé la paix publique ou a été susceptible de la troubler. Le texte ne prévoit qu’une amende, et il vise le trouble produit, non la fabrication elle-même.
Le règlement européen sur l’intelligence artificielle, lui, ne se demande pas qui est représenté. Depuis le 2 août 2026, il impose au fournisseur de marquer les contenus de synthèse dans un format lisible par machine, et à celui qui les déploie d’indiquer qu’un hypertrucage a été généré ou manipulé par une IA. Ce dispositif a été écrit pour la traçabilité des outils, pas pour la défense d’une commune nommée.
Aucun texte français ne nomme aujourd’hui la fabrication d’un lieu.
Ce qu’il faut surveiller
Quatre signaux, et ils valent ensemble plus que séparément : une scène de violence urbaine sans source identifiable, sans date vérifiable, sans autre trace qu’elle-même ; une localisation précise mais invérifiable (un nom de rue, pas d’adresse) ; un compte diffuseur sans historique ; et une circulation qui commence dans un groupe de messagerie fermé avant d’apparaître en public.
Pour une rédaction locale : le réflexe utile n’est pas de vérifier la vidéo, c’est de vérifier l’événement auprès des pompiers, de la police ou de la mairie. Une violence urbaine réelle laisse autre chose qu’une image : une intervention, un constat, un riverain joignable. L’absence de tout le reste est le signal, bien avant l’analyse du fichier.
Pour un élu local : préparez avant la campagne le circuit de démenti que vous emprunterez, et sachez qui, dans votre commune, sera cru. Un démenti municipal qui arrive trois jours après la vidéo ne dément rien. Il rappelle l’accusation à ceux qui l’avaient manquée.
Et pour tous : une image qui montre votre rue est exactement celle que vous vérifierez le moins. C’est la raison pour laquelle elle a été fabriquée.
Institut Synopia et Jacky ISABELLO
Fondateur du cabinet Parlez-moi d’Impact et conseiller en analyse stratégique de la communication de l’Institut Synopia

