Tribune numéro 7 — France ingouvernable

Ingérences 2027 — Pourquoi amplifier suffit à faire douter d’un pays, là où mentir se détecte et se détricote.

France ingouvernable Institut Synopia

Diffamer un pays ne demande aucun mensonge.

À l’automne 2023, une rumeur coordonnée sur une infestation de punaises de lit dans les transports parisiens envahit les réseaux sociaux internationaux. Le phénomène existe : des signalements réels circulent depuis des mois dans la presse française. Mais son échelle, elle, est fabriquée par la coordination qui le porte hors de toute proportion, jusqu’à devenir, pendant plusieurs semaines, un angle récurrent de la presse étrangère sur la capacité de la France à accueillir les Jeux olympiques.

Personne, dans cette opération, n’invente une seule punaise. Des faux ont bien circulé (des articles imitant La Montagne et Libération, contrefaçons établies par l’AFP Factuel le 18 octobre 2023), mais ils servaient à amplifier un fait réel, non à en inventer un. C’est toute la différence avec les opérations décrites ailleurs dans ce dossier. On prend un fait exact, on l’amplifie bien au-delà de sa réalité mesurable, et on le relaie vers des publics qui n’ont aucun moyen de juger l’échelle véritable du phénomène. L’objectif n’était pas de diffamer un candidat. C’était de diffamer un pays.

En 2027, le modèle changera de cible sans changer de méthode. Il ne s’agira plus de punaises de lit, mais d’incidents de sécurité amplifiés de façon disproportionnée, de grèves montées en épingle dans la presse internationale, de rumeurs sur la paralysie des institutions. Chacun de ces faits, pris isolément, sera vrai. C’est leur accumulation, orchestrée, qui composera l’image d’un pays ingouvernable.

Ce que c’est

L’opération France Ingouvernable consiste à amplifier, dans l’espace informationnel international, des faits réels et vérifiables (incidents, mouvements sociaux, dysfonctionnements administratifs) pour composer un récit de chaos national qui dépasse très largement leur portée effective. Le ressort est proche du fearmongering, l’amplification délibérée d’une menace pour orienter un choix par la peur, avec une différence de matière : il ne s’agit pas de fabriquer une menace, mais d’en démesurer une réelle jusqu’à la rendre méconnaissable.

Deux éléments, et ils sont cumulatifs. Le fait doit être vrai : un fait inventé se réfute en quelques heures, un fait vrai amplifié ne se réfute pas, il se relativise, et la relativisation est un exercice bien plus lent, et bien moins spectaculaire, que le démenti. Et l’amplification doit viser un public qui n’a pas les moyens de juger la proportion réelle : un lecteur étranger ne sait pas si tel niveau de signalements est alarmant ou banal, rapportés à un pays de plusieurs dizaines de millions d’habitants. Cette ignorance de l’échelle est le point d’appui de toute l’opération.

Comment ça marche

Le choix du fait. On ne fabrique rien ; on sélectionne, parmi les incidents réels qui se produisent en continu dans n’importe quel grand pays, celui qui se prête le mieux à la généralisation : un fait ponctuel et localisé, dont la nature permet de suggérer, sans jamais l’affirmer, qu’il révèle un problème structurel.

Le changement d’échelle. Le fait local devient national dans le récit qui le porte, sans qu’aucune étape isolée de ce glissement ne soit fausse en elle-même. Une infestation dans quelques rames devient « les transports parisiens ». Un mouvement social dans un secteur devient « le pays à l’arrêt ».

Le relais par la presse internationale légitime. L’essentiel de l’effet ne vient pas du réseau de comptes coordonnés qui donne l’impulsion initiale, mais de sa capacité à faire remonter le sujet jusqu’à des rédactions étrangères, qui le traitent sans se demander qui, en amont, en a orchestré la visibilité. Une fois qu’un grand titre étranger publie, la boucle s’autoalimente : chaque nouvel article cite les précédents comme preuve que le sujet est sérieux.

La répétition sans escalade. L’opération ne cherche pas un pic ponctuel, mais une accumulation : plusieurs sujets disproportionnés, étalés sur plusieurs mois, qui finissent par composer, dans l’esprit d’une audience internationale, l’image cohérente d’un pays qui ne maîtrise plus rien, alors qu’aucun événement pris isolément n’y suffirait.

Ce qui s’est déjà passé

Le dossier documenté disponible aujourd’hui tient sur un exemple, mais un exemple qui a fonctionné à l’échelle internationale : la rumeur des punaises de lit à l’automne 2023, dont l’écho médiatique a durablement dépassé son fondement matériel, au point de peser sur la perception étrangère de la capacité française à organiser un événement international majeur. Aucun rapport officiel cité ici n’attribue formellement cette opération à un acteur nommé. Cela n’invalide pas le mécanisme ; cela signale seulement où s’arrête, pour l’instant, ce qui est établi.

Ce mécanisme s’inscrit dans un contexte plus large et documenté : la France est identifiée comme l’une des cibles européennes les plus régulièrement visées par des opérations d’ingérence informationnelle, dans un paysage où les modes opératoires observés sont, selon les mots mêmes des services européens qui les suivent, répétitifs et prévisibles. C’est ce qui permet de s’y préparer.

Ce que l’attaquant cherche vraiment

Pas votre vote. Votre abstention, et le doute qui l’accompagne.

L’objectif n’est pas de faire gagner un candidat. C’est de faire baisser la participation et de semer le doute sur la légitimité du résultat. Une élection où l’on a convaincu une partie de l’électorat que « rien ne fonctionne plus de toute façon » produit un vainqueur affaibli avant même d’avoir gouverné, quel que soit son nom.

Et l’effet ne s’arrête pas aux urnes. Un pays que la presse internationale décrit, semaine après semaine, comme ingouvernable perd du crédit dans ses négociations, sa capacité d’attraction, sa parole diplomatique. L’élection n’est ici qu’un point d’application parmi d’autres d’une dégradation plus large, et plus durable, de l’image du pays lui-même.

Ce que dit le droit et où il se tait

L’article L163-2 du code électoral est le seul outil d’urgence du droit électoral français. Pendant les trois mois précédant le premier jour du mois d’élections générales, il permet au juge des référés d’ordonner en quarante-huit heures l’arrêt d’une diffusion. Une question commande tout le reste : ce texte saisit-il un comportement, ou seulement un contenu ?

Le texte répond de lui-même. Il vise « des allégations ou imputations inexactes ou trompeuses d’un fait de nature à altérer la sincérité du scrutin à venir » lorsqu’elles sont diffusées « de manière délibérée, artificielle ou automatisée et massive ». Les trois conditions (artificielle ou automatisée, massive et délibérée) qualifient la diffusion. Elles ne se substituent pas à la première exigence, qui porte sur le contenu : il faut un fait, et il faut qu’il soit inexact ou trompeur.

Le Conseil constitutionnel a précisé en décembre 2018 ce que cela recouvre. Ces allégations, écrit-il, « ne recouvrent ni les opinions, ni les parodies, ni les inexactitudes partielles ou les simples exagérations » ; ce sont celles « dont il est possible de démontrer la fausseté de manière objective ». Il a ajouté que le caractère inexact doit être manifeste, et le risque d’altération du scrutin également.

Une opération qui amplifie artificiellement des faits réels comme une grève qui a eu lieu, un incident de sécurité qui a existé n’avance aucune allégation dont on puisse démontrer objectivement la fausseté.

Le règlement européen sur les services numériques est aujourd’hui le seul texte qui nomme « l’utilisation non authentique ou l’exploitation automatisée du service ». Il en fait une obligation d’évaluation des risques pour les très grandes plateformes. Pas une voie de recours.

Ce qu’il faut surveiller

Le signal principal : une couverture internationale soudainement négative et coordonnée sur la situation intérieure française, sans événement déclencheur proportionnel à son ampleur.

Pour un état-major, cela implique de suivre la presse étrangère au moins autant que la presse nationale dans les mois précédant le scrutin, et de repérer les glissements de vocabulaire : le passage d’un fait précis à une généralisation non qualifiée.

Comparez systématiquement l’ampleur donnée à un sujet à l’étranger avec sa couverture par la presse française elle-même, habituellement mieux placée pour juger de sa proportion réelle. Un écart marqué, dans un sens comme dans l’autre, est en soi une information.

Et pour les citoyens vigilants : avant de relayer un constat alarmant sur l’état du pays repéré dans un média étranger, cherchez s’il existe un chiffre, une source primaire, une institution française qui le confirme à la même échelle. L’absence de cette source n’est pas une preuve de manipulation. C’est une raison suffisante d’attendre avant de partager.

Institut Synopia et Jacky ISABELLO 

Fondateur du cabinet Parlez-moi d’Impact et conseiller en analyse stratégique de la communication de l’Institut Synopia

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