Synthèse et enseignements de la table ronde organisée par l’Institut Synopia lors du Forum de Paris pour la Défense et la Stratégie
Résumé :
« L’infanterie gagne les batailles, la logistique gagne les guerres ».
Les acheminements stratégiques sont devenus un enjeu central de souveraineté et de crédibilité militaire : les institutions prennent conscience que la puissance ne dépend pas seulement de la production d’armes ou de munitions, mais aussi de la capacité à les projeter rapidement, massivement et durablement. Les crises récentes — Covid-19, guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient — ont révélé la fragilité des chaînes logistiques mondialisées et l’importance des flux stratégiques pour la résilience des États.
Ainsi, le retour de la guerre de haute intensité en Europe impose un changement profond de modèle. Les armées françaises doivent passer d’une logique expéditionnaire à des scénarios impliquant le déploiement de forces importantes sur le flanc Est européen. Cela exige des infrastructures adaptées, une planification rigoureuse et une capacité à soutenir l’effort dans la durée.
Les défis ne concernent pas seulement les volumes à transporter, mais aussi la coordination entre alliés et la coexistence des flux militaires et civils. Les réseaux ferroviaires, portuaires ou aéroportuaires sont des ressources limitées qu’il faut arbitrer et protéger.
La dépendance envers les opérateurs privés constitue un autre enjeu majeur. Les capacités organiques des armées étant insuffisantes, près de 90 % des acheminements reposent déjà sur des acteurs civils. L’enjeu n’est donc pas de supprimer cette externalisation mais de mieux la piloter grâce à des contrats anticipés, des mécanismes de mobilisation rapide et un partenariat durable entre l’État et les entreprises logistiques.
Chaque mode de transport présente des fragilités spécifiques :
- Le ferroviaire souffre de réseaux saturés, d’infrastructures parfois inadaptées aux matériels lourds et d’une gouvernance fragmentée.
- Les acheminements maritimes dépendent d’un système mondialisé vulnérable aux tensions géopolitiques, au contrôle des ports, aux perturbations climatiques et aux rivalités de puissance.
- Dans le domaine aérien, la domination croissante des compagnies du Golfe et de leurs hubs fragilise la souveraineté européenne, tandis que les formes hybrides de conflictualité menacent directement les flux.
Face à ces défis, une prise de conscience progresse au niveau national et européen. L’Union européenne développe progressivement un « Schengen militaire » visant à fluidifier les mouvements de troupes grâce à l’harmonisation des normes et à la simplification des procédures. L’OTAN et les États membres renforcent également leurs dispositifs de coordination et leurs exercices logistiques tandis qu’en France, des structures interministérielles comme la CCIL ou le CSOA cherchent à mieux piloter les flux stratégiques et à coordonner l’action des acteurs publics et privés.
Le constat est clair : les acheminements stratégiques ne sont pas une simple fonction de soutien, mais une véritable colonne vertébrale de la souveraineté. Si la prise de conscience existe désormais, la réussite dépendra de la capacité des États européens à investir durablement, à planifier sur le long terme et à transformer cette ambition en capacités concrètes.

