Maia Sandu. Friedrich Merz. Et, depuis juillet 2026, un candidat déclaré à la présidentielle française.
Deux pays, deux contextes politiques sans rapport, deux campagnes distinctes. Et, à quelques mois d’intervalle, la même rumeur : cette femme et cet homme ne vont pas bien. Le rapport européen sur les menaces informationnelles documente cette constante : les responsables politiques pro-européens font l’objet d’allégations récurrentes sur leur état de santé physique ou mental. La France s’est ajoutée à la liste en juillet 2026.
Ce n’est pas une coïncidence. C’est un répertoire.
Ce que c’est
L’opération bulletin médical consiste à mettre en circulation, de façon organisée, un doute sur l’aptitude physique ou mentale d’un candidat construit par insinuation plutôt que par affirmation, et donc conçu pour ne pas être réfutable.
Retenez ce dernier point, car il commande tout le reste, y compris la partie juridique : c’est la seule opération de ce dossier qui tire son efficacité de ce qu’elle n’affirme pas.
Comment ça marche
Quatre outils, du plus grossier au plus efficace, et l’ordre a du sens, car l’efficacité croît à mesure que la prise diminue.
Le faux témoignage. Un récit attribué à un soignant anonyme, un ancien collaborateur, un proche non identifié. Facile à produire, facile à répliquer, impossible à vérifier.
Le faux document. Un compte rendu, une ordonnance, un résultat d’examen. Beaucoup plus rare, parce que beaucoup plus risqué : c’est le seul des quatre outils qui laisse une prise juridique nette.
Le fait réel érigé en symptôme. Un déplacement annulé, une quinte de toux, une hésitation en fin de meeting, un agenda qui s’allège. Rien n’est inventé. Seule l’interprétation est fournie.
La question. C’est l’outil le plus efficace, et il ne coûte rien. « Pourquoi son agenda s’est-il allégé ? » n’affirme rien, n’engage personne, et ne peut être démenti puisqu’il n’y a rien à démentir.
Ce qui s’est déjà passé et ce que la France a su faire
Les campagnes visant Maia Sandu et Friedrich Merz en 2025 sont documentées et attribuées. Elles présentent trois caractéristiques communes : l’anonymat des sources, la simultanéité de l’apparition sur des canaux sans lien apparent, et l’absence totale de pièce vérifiable.
Mais cette technique n’a pas attendu les réseaux sociaux. Le 10 mars 2002, de retour d’un déplacement à la Réunion, Lionel Jospin dépeint devant des journalistes Jacques Chirac en trois phrases : « Il manque d’énergie. Il a vieilli. L’exercice du pouvoir l’a usé. » La phrase n’est ni anonyme ni fabriquée : elle est prononcée par un Premier ministre en exercice contre le président sortant.
Elle échoue en quelques jours. Les rédactions la traitent comme une outrance, l’électorat la reçoit comme une faute de goût, et Jospin doit s’en expliquer publiquement : dix jours plus tard, sur France 3, il se dit désolé de ses propos sur l’âge. L’attaque n’a pas été empêchée par une loi. Elle a été neutralisée par une réaction immédiate, unanime, venue à la fois des journalistes et des électeurs.
Ce qui n’a pas échoué, c’est le retour de la technique en France, 24 ans plus tard et sous une forme méconnaissable. Le mardi 21 juillet 2026, une opération visant Édouard Philippe, candidat déclaré à l’élection présidentielle, est détectée. L’information est révélée par TF1 et confirmée par une source sécuritaire : des publications diffusées sur X, générées par intelligence artificielle et reprenant les codes visuels d’une chaîne d’information, font circuler de fausses informations sur son état de santé. L’opération est attribuée au mode opératoire prorusse Storm-1516, auquel VIGINUM impute 205 opérations depuis août 2023. C’est la première opération d’ingérence visant un candidat déclaré à 2027.
AVERTISSEMENT. Nous ne dirons pas ce que ces publications affirmaient. C’est une règle de ce dossier et elle s’applique ici avec une rigueur particulière : nous décrivons le procédé, jamais son contenu. Relayer l’allégation pour la démentir, ce serait la diffuser une fois de plus et, dans une opération qui vit précisément de la circulation, le démenti est un vecteur. Ce qu’il faut retenir tient en trois faits : le répertoire décrit plus haut a été appliqué à un candidat français ; il l’a été neuf mois avant le premier tour, hors de toute campagne officielle ; et les sources sécuritaires ont qualifié l’opération de peu visible, ce qui est rassurant sur son effet immédiat et ne dit rien de la suivante.
Voilà ce qui a changé depuis 2002, et cela tient en deux mots : l’anonymat et l’échelle. Jospin a dû reconnaître sa phrase et s’en expliquer devant un pays entier. Une opération de 2027 n’aura ni visage ni signature, se déploiera sur des milliers de comptes, et personne n’aura à s’excuser de rien. La riposte, elle, doit rester la même. C’est pourquoi les relais d’opinion, journalistes comme créateurs de contenus suivis par des centaines de milliers de personnes, pèsent ici davantage que n’importe quel référé.
Le contre-exemple qui complique tout
Un précédent récent est venu abîmer cette défense, et il faut le regarder en face.
Au printemps 2024, alors que circulent massivement aux États-Unis des vidéos montrant Joe Biden hésitant, désorienté ou immobile, la Maison-Blanche et l’entourage du président les qualifient de « cheap fakes ». L’expression américaine désigne, par opposition aux deepfakes fabriqués par intelligence artificielle, les trucages pauvres et artisanaux : une séquence authentique ralentie, recadrée, coupée au bon moment ou sortie de son contexte. Pas de technologie, juste du montage. L’argument était partiellement exact : certaines de ces vidéos étaient effectivement manipulées. Mais il servait à écarter une question qui, elle, était fondée. Le débat télévisé du 27 juin 2024 a rendu toute démonstration inutile, et Joe Biden s’est retiré de la course le 21 juillet.
Ce précédent est un poison pour tous ceux qui viendront après. Il a établi qu’un entourage peut invoquer la manipulation vidéo pour disqualifier une interrogation légitime sur l’aptitude d’un candidat. Le jour où un responsable français sera réellement victime d’une campagne fabriquée sur sa santé, sa défense « ce sont des faux » aura déjà été usée par quelqu’un qui s’en servait pour masquer une réalité.
C’est le pire des héritages : celui qui rend la vérité indistinguable du mensonge, parce que l’une et l’autre ont employé les mêmes mots.
Ce que l’attaquant cherche vraiment
Pas à vous faire croire à une maladie ; à rendre l’aptitude discutable.
L’effet recherché est un déplacement du terrain : du programme vers la personne, du débat vers la surveillance. Une campagne qui doit prouver que son candidat va bien ne fait plus campagne sur autre chose.
Et il existe un effet secondaire, redoutable, contre lequel il n’y a pas de bonne réponse : contraindre l’équipe à réagir. Publier un bulletin de santé, c’est admettre que la question était légitime. Démentir, c’est donner à la rumeur la reprise médiatique qui lui manquait. Se taire, c’est confirmer. Il n’y a pas de bonne option, il n’y a que des options préparées, ou improvisées.
Ce que dit le droit et où il se tait
Le droit français saisit mal cette opération, et il la saisit mal pour la raison exacte qui fait son efficacité : elle n’affirme rien.
La diffamation ne fonctionne pas. La loi du 29 juillet 1881 réprime l’allégation ou l’imputation d’un fait portant atteinte à l’honneur ou à la considération. Or affirmer qu’une personne est malade ne porte pas, en soi, atteinte à son honneur. La qualification est incertaine dès le premier verrou.
Le référé ne fonctionne pas davantage. L’article L163-2 du code électoral vise « des allégations ou imputations inexactes ou trompeuses d’un fait ». L’insinuation, l’interprétation et la question se logent mal dans ces trois mots. La technique la plus efficace de ce répertoire est précisément celle qui, par construction, se prête le plus mal aux conditions d’activation du seul outil d’urgence dont dispose le droit électoral français.
L’article L97 du code électoral reste théoriquement mobilisable : la notion de « bruits calomnieux » peut couvrir la rumeur organisée. Mais il faut prouver que des suffrages ont été surpris ou détournés, et cette preuve n’est presque jamais rapportée.
Le droit reprend prise, en revanche, dès que l’opération se matérialise. Un faux document médical relève du faux et de l’usage de faux : article 441-1 du code pénal. Un document authentique divulgué relève de la violation du secret professionnel (article 226-13) et du recel. Une vidéo ou un enregistrement fabriqués relèvent de l’article 226-8. Et l’état de santé étant une donnée sensible au sens du règlement général sur la protection des données, une voie s’ouvre devant la CNIL.
Autrement dit : le droit sait punir celui qui fabrique une preuve. Il ne sait pas atteindre celui qui se contente de poser une question. C’est pourquoi la riposte, ici plus qu’ailleurs, ne viendra pas du juge.
Ce qu’il faut surveiller
Puisque le contenu n’offre aucune prise, c’est la forme qu’il faut apprendre à lire. Quatre signaux, et ils valent ensemble plus que séparément : l’anonymat systématique des sources ; la simultanéité d’apparition sur des canaux sans lien apparent ; l’absence de toute pièce vérifiable ; et l’ancienneté nulle des comptes qui donnent l’impulsion.
Pour un état-major : arrêtez votre doctrine de réponse avant la campagne, et écrivez-la. Ce qui sera publié, par qui, dans quel délai, à partir de quel seuil. La question n’est pas d’avoir raison, elle est de ne pas décider sous pression, à trois jours du vote.
Et rappelez-vous 2002 : ce qui a neutralisé l’attaque n’était ni un juge ni une plateforme, mais une réaction collective immédiate. Un état-major ne la déclenche pas, il peut en revanche la rendre possible, en fournissant vite les éléments qui permettent à d’autres de juger.
Institut Synopia et Jacky ISABELLO
Fondateur du cabinet Parlez-moi d’Impact et conseiller en analyse stratégique de la communication de l’Institut Synopia

