Journal des Futurs #99 – Retour sur les émeutes urbaines de juillet 2023

Un jeune homme est tué par un tir de police lors d’un contrôle routier mouvementé ; la France des banlieues s’embrase, et les émeutes violentes déferlent sur le pays, causant 150 ou 200 millions de dégâts. Quel gâchis !

Pire, cet épisode montre, une nouvelle fois, le fossé grandissant qui sépare les populations des « quartiers », et celles du reste du pays. Les uns souffrent d’être relégués et appellent à un minimum d’égalité des chances. Les autres ne comprennent pas – et ne tolèrent pas- que la destruction des biens privés et publics, et le refus d’obéir à la loi et à ses serviteurs soit devenus la norme. Entre les deux positions, il faut désormais choisir son camp : soit hurler au déni de justice et à la « violence policière », police décrite comme le soutien d’un régime quasi-dictatorial, soit se révolter contre les casseurs et appeler au respect des lois. Dans un cas, on est dans le camp des « progressistes », dans l’autre, on est dans le camp de l’extrême-droite. 

Au fond, le sujet est simple à énoncer, même s’il sera extrêmement difficile et long à résoudre. Le diagnostic a été posé à multiples reprises.

Les banlieues sont peuplées majoritairement (mais pas seulement) de populations issues de l’immigration des cinquante dernières années. Bien évidemment, les primo-arrivants ne disposaient pas du bagage solide qui leur eût permis de s’intégrer facilement et de progresser dans leur société d’accueil. Ils n’avaient généralement ni la connaissance approfondie de la langue, ni la culture générale, ni la maitrise d’une des techniques recherchées par l’économie moderne. Bien souvent, ils n’avaient que leurs bras et leur volonté pour tout viatique.

Une, deux, ou trois générations après, leurs descendants en sont toujours quasiment au même point. Le déficit de connaissances et de formation a été en partie comblé, mais pas suffisamment pour leur permettre de rejoindre, de façon naturelle, la cohorte de leurs concitoyens du même âge.  De plus, les handicaps de la difficulté des transports pour sortir du quartier, du déficit en services publics, de l’ « entre-soi » délétère ont poussé les jeunes de ces quartiers à une sorte de désespérance, voire de révolte. La « Haine », disait-on il y a déjà vingt ans.  

Face à cela, qu’ont fait les pouvoirs publics depuis trente ans ? A peu près l’inverse de ce qu’il aurait fallu faire….

Il fallait être très généreux sur les outils d’une réelle égalité des chances (renforcer l’encadrement scolaire, l’animation socio-éducative, la maitrise du français, le développement du sport, le désenclavement urbain, les voyages scolaires, multiplier les dispositifs d’ascension sociale et de deuxième chance, etc.) et être intraitable sur le respect de l’ordre républicain. Il ne faut jamais oublier la maxime de Victor Hugo : «  Quand on ouvre une école, on ferme une prison ». Ni les fortes paroles de Jaurès expliquant que le premier des droits de l’homme, c’est de pouvoir vivre en sécurité.

Au lieu de cela, on a mégotté, à longueur d’arbitrages ministériels, sur les crédits de l’éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports ; on a supprimé la police de proximité ; on a laissé se creuser le déficit de fonctionnaires (il y a, dans les QPV, deux fois moins de fonctionnaires que dans la moyenne nationale..). Et parallèlement, pour avoir la paix, on a laissé s’installer un ordre quasi-mafieux, et une économie de  la drogue, à telle enseigne que la police ne pénètre plus dans certains quartiers ou certains immeubles.

La vérité, c’est que la politique nécessaire, ce n’est pas l’ouverture généreuse du robinet à crédits pour la politique de la ville, comme le réclament certains, pétris de bons sentiments ;  ni non plus, le retour à l’ordre républicain, que certains autres envisageraient volontiers musclé.

C’est l’un et l’autre, bien évidemment, comme l’ont expliqué dix rapports, dont le dernier (Borloo, 2018) a malheureusement été repoussé d’un revers de main.  Il fallait faire et beaucoup pour l’intégration, et beaucoup pour le respect de la loi.  Il fallait faire et l’un, et l’autre, et on a fait ni l’un ni l’autre. C’est pourquoi marteler « l’ordre ! l’ordre ! l’ordre ! », sans regarder l’autre face de la pièce, aura peu d’impact sur la réalité. Cela fait penser à ce que disait De Gaulle à propos d’un autre sujet: « Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe ! l’Europe ! l’Europe !… mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien ».

Il faut donc conjuguer la recherche tenace de l’égalité des chances et le respect intransigeant de la légalité républicaine. Mais il s’agit là d’un travail de longue haleine, qui nécessitera temps et opiniâtreté, et surtout la volonté farouche de considérer que ces populations ont une vocation naturelle à s’intégrer dans la société française, et à s’y assimiler. La politique de la ville doit cesser de traiter les symptômes, d’être le pansement sur la plaie. Il faut considérer une bonne fois pour toutes que cette jeunesse est une source de richesse potentielle gigantesque pour le pays, et qu’il convient de l’exploiter. 

Mais cela signifie aussi qu’il faudra que les enfants des « élites » acceptent de se faire doubler, pour l’obtention les postes de pouvoir, par les enfants des banlieues. Le vrai problème est peut-être là. Mais il faut savoir ce que l’on veut, ou l’unité de la nation et la mobilisation de sa richesse humaine, ou la défense des privilèges des nantis et la reproduction des castes…

Dans le premier cas, c’est l’idéal républicain et gaullien qui est poursuivi, dans l’autre c’est l’idéal Louis-Phillipard.

Xavier d’Audregnies
Membre de Synopia

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