L’Europe fut pendant deux siècles l’épicentre des révolutions industrielles qui ont façonné le monde moderne. C’est sur son sol que la vapeur a métamorphosé l’extraction minière, le textile et les transports à partir de 1780, inaugurant une transformation systémique qui allait bouleverser jusqu’aux équilibres politiques et aux revenus agricoles. C’est encore en Europe que l’électricité et le moteur à explosion ont, dans les années 1880, reconfiguré l’urbanisme, ouvert la société aux femmes et imposé l’alphabétisation comme condition de la production industrielle. Pourtant, la troisième révolution industrielle, celle de l’informatique, amorcée vers 1980, semble avoir pris le Vieux Continent de court. Non pas dans un fracas visible, mais dans la discrétion d’un décrochage progressif dont les élites politiques et intellectuelles n’ont, pour l’essentiel, pas encore pris la pleine mesure.
Le cas de la France est à cet égard particulièrement saisissant. Alors que chaque révolution industrielle a été, dans l’histoire, d’abord une accumulation de révolutions techniques avant de devenir une révolution sociale et politique, la France des années 1990 a commis l’erreur inverse : elle a anticipé une transformation sociale par l’avènement d’une société post-industrielle là où se jouait en réalité une révolution profondément technique, industrielle et capitalistique. Une floraison de publications intellectuelles sur la réduction du temps de travail a alors diffusé, des cercles académiques vers les sphères gouvernantes, une conviction aussi séduisante qu’erronée : celle d’une économie qui s’affranchirait progressivement de l’industrie. Les 35 heures, réforme que les syndicats eux-mêmes n’appelaient pas de leurs vœux, sont l’expression la plus emblématique de cette méprise. La France a cru entrer dans un âge post-industriel au moment précis où elle aurait dû s’armer pour une révolution hyper-industrielle.
Cette erreur de diagnostic n’aurait pu demeurer longtemps sans conséquences. Comme pour un individu ou une entreprise, ce qui importe pour une nation n’est pas tant de se tromper – l’erreur est inhérente à toute décision en avenir incertain – que de tarder à reconnaître son erreur. Or la France a mis plus de trente ans à percevoir l’ampleur de son décrochage industriel, et ce retard a laissé des traces profondes. La désindustrialisation s’est accélérée, non sous l’effet d’une fatalité économique mondiale, mais sous celui d’une incompréhension persistante de ce que la troisième révolution industrielle exigeait. Nous avons fermé davantage de postes industriels que nous en avons ouverts, présentant cela comme une modernisation alors qu’il s’agissait d’un appauvrissement structurel.
Les effets de ce recul sont aujourd’hui considérables. L’industrie n’est pas un secteur parmi d’autres : elle constitue le socle de la R&D (recherche et développement) d’une nation. Entre 75 et 80 % de la R&D des entreprises provient des entreprises industrielles. Or la France, faute d’avoir maintenu et développé son tissu industriel, se trouve aujourd’hui dans une situation paradoxale : elle ambitionne une économie de la connaissance et de l’innovation, mais sans disposer du substrat productif qui en est la condition première. La mauvaise gouvernance économique des dernières décennies a en outre conduit à l’érosion ou à la fuite à l’étranger de nombre d’entreprises françaises qui assuraient autrefois cette fonction de R&D.
Réindustrialiser la France n’est donc pas une option parmi d’autres, ni un retour nostalgique à un passé révolu : c’est une nécessité vitale pour la compétitivité et la souveraineté du pays. Un tel chantier, estimé à une douzaine d’années dans sa pleine réalisation, suppose une mobilisation de moyens considérables et une planification stratégique de long terme que la France n’a pas su, jusqu’ici, mettre en œuvre.
Pour initier cette réindustrialisation, une proposition évoquée est le recours à une agence nationale foncière dédiée à l’acquisition et à l’équipement de terrains, en commençant par les quelque vingt mille hectares de friches déjà disponibles. Car pour gagner un point de PIB industriel, il faut environ dix mille hectares de terre… À cela s’ajoutent l’indispensable résolution du nœud des normes environnementales, le déploiement d’un plan d’électrification cohérent, l’intégration d’une logistique adaptée, et la prise en compte des besoins en ressources humaines : la création d’un million d’emplois industriels supplémentaires que requiert cette réindustrialisation nécessitera des plans d’aménagements territoriaux considérables, intégrant notamment des centaines de milliers de logements.
Sur le plan financier, la trajectoire est tracée : dix à quinze milliards d’euros annuels pour les infrastructures, dont les deux tiers mobilisés auprès d’investisseurs privés ; quinze milliards sur douze ans pour le logement, selon un schéma de co-financement similaire. Mais ces montants ne se dirigeront pas automatiquement vers la France. Attirer les capitaux nécessaires à cette transformation supposera des politiques d’attractivité cohérentes et durables, en rupture avec l’instabilité normative et fiscale qui a trop longtemps découragé les investisseurs.
Ce défi industriel ne pourra être relevé sans une réforme profonde de la gouvernance politique. Deux décisions semblent avoir fragilisé durablement la qualité de la décision publique en France : la suppression de l’ENA et l’éviction progressive des ingénieurs des cercles dirigeants. Le pays a ainsi vu des profils bureaucratiques, peu familiers des réalités économiques et entrepreneuriales, occuper des postes de responsabilité au détriment de techniciens capables de penser la production, les infrastructures et le long terme. Le contraste avec la Chine, dont les classes dirigeantes sont massivement composées d’ingénieurs et qui a su construire, en un temps record, des milliers de kilomètres de voies ferrées et soixante-cinq centrales nucléaires, est éloquent.
Restaurer une gouvernance capable de créer les conditions d’un tel projet, nécessite donc quelques réformes institutionnelles. D’abord, une réforme constitutionnelle interdisant le déficit de la sécurité sociale et imposant aux collectivités territoriales de couvrir leurs frais de fonctionnement et de renouvellement des réseaux par leurs recettes récurrentes ; discipline budgétaire fondamentale que d’autres nations ont su inscrire dans leur droit fondamental. Ensuite, une restructuration du Parlement : diviser par deux le nombre de parlementaires tout en doublant leurs rémunérations, afin d’attirer vers la vie publique des personnalités de premier plan que les niveaux de rémunération actuels conduisent à préférer le secteur privé. Enfin, et c’est peut-être le plus décisif, une révolution intellectuelle collective : faire prendre conscience à la société française qu’elle évolue dans un monde résolument hyper-industrialisé et capitalistique, où le réarmement industriel, y compris au sens littéral – la défense constituant une part non négligeable de la réindustrialisation – est une condition de la souveraineté nationale.
Car c’est bien de souveraineté qu’il s’agit en dernière instance. Six domaines apparaissent comme stratégiquement vitaux et appellent une reconquête délibérée : la défense, la finance, l’agroalimentaire, la santé, l’énergie et le numérique. Ces six pans de souverainetés ne sont pas des ambitions luxueuses pour temps de prospérité ; ils sont le socle sans lequel un pays ne peut prétendre maîtriser son destin.
La France dispose encore des ressources humaines, du patrimoine industriel résiduel et de la capacité institutionnelle pour engager ce redressement. Ce qui lui manque, c’est la volonté politique de porter les intérêts du pays au-dessus des intérêts de court terme de ceux qui la gouvernent, condition sine qua non d’un chantier qui ne portera ses fruits qu’au-delà de plusieurs mandats présidentiels. C’est là, au fond, le véritable défi : moins technique qu’il n’y paraît, il est avant tout politique, social et culturel civilisationnel.
Synthèse révisée par Hugo Nouhin, chargé de mission à l’Institut Synopia
Cette synthèse a été réalisé à partir de l’échange avec Christian Saint-Étienne, Économiste, universitaire et analyste politique, membre du
Cercle des économistes

