Deng Xiaoping avait coutume de dire : « Peu importe qu’un chat soit noir ou blanc, s’il attrape la souris, c’est un bon chat ». Dans son esprit, l’idéologie – communisme ou capitalisme – n’était pas le plus important. Ce pragmatisme a fait le succès des réformes du camarade Deng, qui portent encore leurs fruits aujourd’hui….
En première analyse, il peut être intéressant d’appliquer cette maxime à la nécessaire réflexion sur le rôle de l’État. Et si, au fond, le rôle de l’État, c’était de répondre aux besoins des citoyens, pris individuellement, et en tant que nation ?
Lorsque les premiers hommes se sont réunis en tribu, ce qui tenait lieu de puissance publique (en gros, la puissance publique, c’était à l’époque le chef pour prendre les décisions, et c’étaient quelques règles simples de vie en commun pour pouvoir fonctionner au quotidien) n’avait que quelques objectifs. Il s’agissait d’assurer à tous (y compris des femmes et des enfants, avenir du groupe) une sécurité meilleure que celle dont aurait bénéficié chaque membre de la tribu s’il était resté seul face à une nature hostile ; et d’organiser les activités productives (chasse, cueillette) de façon plus efficace que chacun isolément.
Donc sécurité, pérennité, efficacité, dans le cadre de règles du jeu admises par tous. Voilà les rôles premiers de la puissance publique.
Aujourd’hui, les choses n’ont guère changé depuis cette lointaine époque. Certes, ce n’est pas le tigre à dents de sabre qu’il faut craindre, mais les commandos terroristes. Certes, la pérennité du groupe se joue aujourd’hui au moins autant par la transmission des valeurs que par la transmission des gènes. Certes, les économies modernes sont plus complexes à gérer et nécessitent des outils adaptés. Certes, le droit actuel est plus précis et plus complexe. Mais, au fond, les hommes demandent toujours à peu près la même chose au groupe auquel ils appartiennent. Qu’il les protège, eux et leurs enfants ; qu’il assure un cadre de vie stable dans lequel il soit possible de mener sa vie.
Il semble que depuis plusieurs décennies – voire siècles – ces nécessités de bon sens aient été perdues de vue. En effet, à force de viser des objectifs intermédiaires, on finit par perdre de vue l’objectif premier. La séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice, l’état de droit, la construction européenne (pour ne citer que ces exemples) sont des objectifs admirables, mais ce ne sont que des objectifs intermédiaires par rapport aux demandes adressées à la puissance publique par les citoyens, lesquels veulent plus concrètement des résultats quant à leurs préoccupations essentielles.
Aujourd’hui, quels sont les périls auxquels doit faire face un pays tel que la France ? Ou plus exactement, quels sont les périls essentiels tels que ressentis par les citoyens français et pour lesquels ils demandent à leur État une réponse adaptée et efficace ?
En gros, tous les sondages le montrent, ces périls sont (dans un ordre qui varie selon les périodes) :
- Les menaces extérieures violentes (guerre, terrorisme)
- Les menaces extérieures aux ramifications internes (narcotrafic, cyberagressions)
- Les menaces d’ordre économique, qui compromettent le bien-être matériel (mondialisation mal maitrisée, concurrence de pays aux normes moins exigeantes)
- Les menaces d’ordre écologique (changement climatique irréversible, disparition d’espèces menaçant les équilibres des biotopes, production croissante de substances artificielles non recyclables)
- Les menaces sur la pérennité de la nation (migrations trop importantes qui déstabiliseraient les équilibres consensuels actuels, qui changeraient profondément les us et coutumes, ainsi que les consensus élaborés au cours des siècles précédents, envahissement culturel).
Or depuis plusieurs décennies, les différents gouvernements expliquent aux citoyens que certes ces questions sont importantes, mais qu’il n’y a pas moyen de faire différemment. Les règles européennes, les droits de l’homme, l’indispensable protection des minorités, les traités internationaux, tout s’oppose à des inflexions majeures du cours des choses. En gros, « There is no alternative » !
Ce refus de changer de mode de fonctionnement interdit par ailleurs de s’attaquer aux grands sujets qui concernent la pérennité de la nation et l’efficacité du fonctionnement commun.
Pour ce qui est de la pérennité de la nation : pourquoi l’école ne parvient plus à transmettre les valeurs ? Pourquoi la laïcité ne fait plus consensus ? Pourquoi l’abstention gagne du terrain ? L’Université est-elle adaptée à la massification ? Pourquoi l’éducation ne parvient pas à favoriser le fonctionnement de l’ascenseur social ? Pourquoi les langues et les cultures françaises cèdent progressivement la place à d’autres langues et d’autres cultures, qui se révèlent invasives ?
Pour ce qui est de l’efficacité du système : Pourquoi ne pas penser un aménagement du territoire qui évite les milliards d’heures perdues annuellement en transport ? Pourquoi ne pas penser un système institutionnel qui diminue l’entropie due aux doublons, aux cofinancements, et aux atermoiements ? Pourquoi ne pas penser un aménagement des temps de travail de chacun qui permette une meilleure productivité globale ? Pourquoi n’est-il pas possible de mettre en place un système de santé qui progresse continûment vers une meilleure performance et un moindre coût, comme toutes les productions humaines ?
Et ce ne sont que quelques unes des questions, fondamentales, mais systématiquement rejetées parce que dérangeantes. Pour les décideurs actuels, le mode de fonctionnement est bon, il n’y a pas à sortir de là ! Ou pour le dire de façon plus érudite, « la démocratie est le pire des régimes, à l’exclusion de tous les autres »… ce qui clôt immédiatement toute remise en cause.
C’est du refus de traiter les vrais problèmes que vient le malaise. Aujourd’hui, les discussions politiques deviennent de plus en plus oiseuses, et surtout décalées par rapport aux questions majeures. Certes l’égalité hommes / femmes est un sujet important ; certes le droit à mourir dans la dignité mérite quelque intérêt ; certes le racisme ne devrait plus subsister ; certes chacun doit pouvoir choisir sa sexualité. Et ainsi de suite.
Mais enfin, ces questions ont désormais tellement avancé qu’il ne devrait plus être nécessaire d’y consacrer tout le débat public, aux Assemblées et dans les médias…
Déjà, de son temps, Gérard de Nerval constatait que, comme il arrive toujours « dans les époques de rénovation ou de décadence, (…), les discussions se haussaient à ce point que les plus timides d’entre nous allaient voir parfois aux fenêtres si les Huns, les Turcomans ou les Cosaques n’arrivaient pas enfin pour couper court à ces arguments de rhéteurs et de sophistes. »
Maints épisodes du passé montrent en effet que lorsque les « élites » ne règlent pas les questions qui se posent au groupe humain dont ils sont responsables, elles sont balayées par le vent de l’histoire, et généralement de façon violente.
C’est pourquoi, en entamant une réflexion sur le thème « De quel État avons-nous besoin ? », il faut commencer par répondre : le bon État, c’est celui qui sera bâti et structuré de manière à répondre aux problèmes de l’heure. Il faut se souvenir que, aux termes de la Constitution, « le principe de la République est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. »
Et on oublie bien souvent le troisième complément … Or, si la République n’agit pas pour le peuple, elle devient illégitime.
Xavier d’Audregnies
Membre de Synopia

