Voici une leçon pragmatique d’économie depuis les pistes de Roissy, rapportée par de nombreux médias et observateurs de terrain. En effet, la réalité se charge souvent, elle-même, d’illustrer les discours politiques, avec une efficacité que n’aurait pas reniée un entrepreneur ou un professeur d’économie.
La taxe sur les petits colis, entrée en vigueur le 1er mars 2026, est l’un de ces moments.
Rappelons le contexte. Tout commence par un scandale moral bien calibré : des poupées à caractère sexuel repérées dans le catalogue de Shein, une enseigne chinoise d’ultra fast-fashion déjà dans le collimateur des défenseurs du textile local, de l’environnement et du bon goût. L’indignation enfle. Les réseaux sociaux s’enflamment. Le BHV, temple bourgeois vieillissant du Marais parisien, annonce l’ouverture d’un espace Shein dans ses rayons — et se retrouve aussitôt sous le feu des mêmes personnes qui commandaient discrètement sur l’application depuis leurs canapés. La classe politique, saisie de cette opportunité rare de paraître à la fois vertueuse, protectrice et souveraine, dégaine. Une taxe est votée dans le cadre de la loi de finances 2026 : 2 euros par catégorie de produit, sur chaque colis de moins de 150 euros en provenance d’un pays hors Union européenne. Objectif affiché : 500 millions d’euros de recettes, rééquilibrage concurrentiel, et, accessoirement, sauvetage de la planète.
Deux semaines plus tard, les pistes cargo de Roissy-Charles de Gaulle ont perdu un tiers de leur trafic de fret. Une cinquantaine de vols hebdomadaires ont disparu. Pas parce que les Français ont cessé de commander des robes à 4,90 euros. Mais parce que Shein et Temu, qui emploient manifestement des logisticiens plus réactifs que nos législateurs, ont simplement redirigé leurs avions vers Liège et Amsterdam. Les marchandises entrent dans l’Union européenne par des pays moins regardants, circulent librement grâce au marché unique — ce même marché unique que nous célébrons par ailleurs — et arrivent en France par camion. Résultat : la taxe ne s’applique pas. Le prix consommateur ne bouge pas. Et l’aéroport de Vatry, dans la Marne, anticipe une possible fermeture.
Ce dénouement n’aurait surpris aucun étudiant de première année d’économie. Trois mécanismes, pourtant enseignés depuis Adam Smith, étaient à l’œuvre. D’abord, « moins l’élasticité-prix au sens strict que la capacité des acteurs à déplacer très vite les flux pour neutraliser la hausse attendue ». Ensuite, l’arbitrage réglementaire : quand une règle crée une asymétrie entre juridictions dans un espace ouvert, les acteurs mobiles migrent vers la juridiction avantageuse. C’est aussi inévitable que l’eau qui trouve la pente. Enfin, l’incidence fiscale : qui supporte réellement une taxe ne dépend pas de qui la verse au fisc, mais de qui dispose du moins de marge pour l’absorber. Ici, Shein n’a pas absorbé — elle a esquivé. Élégamment.
Mais le plus savoureux — ou le plus accablant, selon l’humeur — est ailleurs. Cette mesure, présentée en partie comme écologique, a produit exactement l’inverse de son intention. On a remplacé un vol cargo direct Chine-Roissy par un vol cargo Chine-Liège suivi d’un convoi de camions diesel traversant la Belgique et le nord de la France. Le bilan carbone s’est dégradé, « ou, à tout le moins, n’a manifestement pas été amélioré ». L’externalité négative non anticipée s’est ajoutée aux recettes fiscales non perçues et aux emplois logistiques perdus. C’est ce que les économistes appellent un effet pervers — et ce que le sens commun appellerait volontiers un fiasco.
Marcel Gauchet, dans son dernier ouvrage Comment pensent les démocraties, paru en janvier 2026 chez Albin Michel, fournit une clé de lecture plus profonde de cette séquence. Ce livre, consacré à la compréhension de l’émergence des idéologies, décrit le néolibéralisme non d’abord comme une idéologie des marchés, mais comme une idéologie des droits individuels : ce qui prime, c’est l’individu avec ses intérêts propres, et le bien-être collectif est supposé résulter mécaniquement de leur maximisation. Nous serions passés, écrit-il, d’un “monde de la volonté politique” à un “monde de l’automatisme social”. Les marchés et les comportements contractuels régulent d’eux-mêmes, sans projet explicite. La politique ne gouverne plus — elle commente.
C’est bien ce que révèle l’épisode Shein. Le consommateur français, le même qui s’indignait des poupées sexualisées le matin, a continué à optimiser son panier le soir. Non par cynisme, mais par cohérence profonde avec une culture individualiste que quarante ans de néolibéralisme ont rendue structurelle. L’homo œconomicus n’a pas lu le communiqué de presse du ministre. Il a cherché le prix le plus bas. Et il l’a trouvé — légèrement plus loin sur la carte, mais au même tarif. La brebis indignée et le consommateur frénétique sont parfois le même individu, traversé par deux logiques que la politique prétend réconcilier sans jamais s’en donner les moyens.
Le politique, lui, a joué son rôle — mais son vrai rôle, pas celui qu’il revendiquait. Il a géré l’indignation. Il a produit un signal, une posture, un article de loi. Il n’a pas résolu le problème, parce que le problème est structurellement au-delà de sa portée nationale. « Non que l’action publique soit impuissante par nature, mais parce qu’elle ne peut être efficace ici qu’à une échelle plus large que la seule nation. » Pendant ce temps, Shein inaugurait un entrepôt de 740 000 mètres carrés en Pologne. L’équivalent de cent terrains de football. Le législateur français avait son texte de loi. Chacun a avancé à sa vitesse.
Une mesure européenne harmonisée est prévue pour juillet 2026 — 3 euros par catégorie, applicable à l’ensemble de l’Union. C’est la bonne échelle. Mais l’entrepôt polonais est déjà opérationnel, la supply chain européenne de Shein est déjà construite, et la libre circulation des marchandises au sein de l’Union reste un principe fondateur auquel personne ne touche. « Autrement dit, une régulation tardive et fragmentée corrige rarement ce qu’une logistique agile a déjà réorganisé. » On ne régule pas un marché mondial avec un outil national.
L’économie permet toutefois de hiérarchiser les vertus d’une société. Elle lève le voile sur ce que les passions dissimulent : un corps social qui a choisi, « non toujours consciemment, mais très clairement dans les faits », l’automatisme de ses intérêts contre la volonté collective de ses représentants. Elle compte les points fiscaux et renseigne, froidement, sur la force de frappe réelle du pouvoir politique.
Jacky Isabello
Conseiller et membre de l’Institut Synopia.

