Pendant longtemps, en France, l’argument moral a été tenu pour l’arme ultime face aux extrêmes. Lorsqu’un parti était jugé hors du champ républicain, il suffisait de le dénoncer comme tel pour provoquer un réflexe de rejet. La stigmatisation faisait office de frontière.
Le 21 avril 2002 en fut l’illustration parfaite. Face à Jean-Marie Le Pen, Jacques Chirac rassembla au second tour plus de 82 % des suffrages. La condamnation morale était alors massive, instinctive, presque unanime. Elle fonctionnait parce qu’elle reposait sur un consensus social et culturel encore solide : certains partis étaient considérés comme inacceptables, et la majorité du pays partageait ce jugement.
Vingt ans plus tard, ce mécanisme semble s’être profondément transformé.
Le terme s’est imposé dans le débat public : la diabolisation. Elle consiste à disqualifier un adversaire non seulement sur ses idées, mais sur sa légitimité même à participer au débat démocratique. Or ce mécanisme produit aujourd’hui des effets inversement proportionnels à ceux recherchés.
Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder l’évolution des courbes électorales du Front national puis du Rassemblement national depuis trente ans. À mesure que la diabolisation s’est intensifiée, leur ancrage électoral s’est consolidé. Le phénomène, longtemps cantonné à un camp, tend désormais à se reproduire à l’égard d’autres forces politiques, notamment La France insoumise.
Depuis plusieurs scrutins – et plus encore depuis l’élection présidentielle de 2022 – la stratégie de la diabolisation paraît produire un effet paradoxal. Loin d’affaiblir ceux qu’elle vise, elle contribue à les renforcer. Non parce que leurs propositions convaincraient soudain l’ensemble du pays, mais parce que l’accusation morale ne parle plus qu’à ceux qui y adhèrent déjà.
Pour les électeurs du camp visé, l’effet est souvent inverse. Ils n’entendent pas un avertissement légitime ; ils perçoivent un mépris. Ils ne se reconnaissent pas dans l’image qui leur est renvoyée et interprètent la condamnation comme une disqualification de leurs propres inquiétudes. La dénonciation morale devient alors un signe supplémentaire que leurs préoccupations ne sont pas prises au sérieux.
Le phénomène est d’autant plus puissant que les électeurs n’écoutent pas la politique comme les commentateurs. Là où l’espace médiatique retient les outrances et les formules, les électeurs retiennent surtout la promesse centrale qu’ils croient entendre.
D’un côté, la promesse d’une protection sociale renforcée : justice, égalité, redistribution, lutte contre les inégalités, protection du climat.
De l’autre, la promesse d’une protection régalienne : sécurité, ordre, maîtrise des frontières, respect de l’identité nationale, pression fiscale réduite.
Ces visions peuvent s’opposer dans leurs priorités, mais elles reposent en réalité sur une demande commune : celle de la protection. Protection économique pour les uns, protection physique et culturelle pour les autres. Dans les deux cas, les électeurs cherchent avant tout à être protégés, reconnus et respectés.
C’est précisément là que la diabolisation perd de sa force. Car lorsqu’elle sert à disqualifier un adversaire plutôt qu’à répondre aux inquiétudes qui nourrissent son électorat, elle devient contreproductive. Elle dispense de débattre du fond et finit par apparaître comme une manière d’éviter la confrontation démocratique.
Plus encore, elle peut devenir repoussante. Dans une société traversée par le doute et la défiance, la posture de supériorité morale est souvent perçue comme une forme de condescendance. Elle renforce le sentiment d’un fossé entre ceux qui jugent et ceux qui se sentent jugés, mais aussi entre ceux qui détiennent le pouvoir, oublient qu’en démocratie la fabrication du consentement est consubstantielle au système et décident, et ceux qui subissent sans cesse des décisions venues d’en haut.
Une image s’impose alors : celle du front républicain érigé comme une digue. Plus cette digue a été élevée, plus la marée contestataire est montée. Non par simple effet de réaction, mais parce que l’élévation de la digue a souvent tenu lieu de réponse politique.
La politique n’est jamais uniquement morale. Elle est aussi sociale, culturelle et existentielle. Lorsque ces dimensions ne trouvent plus de réponses crédibles, les électeurs se tournent vers ceux qui semblent au moins les entendre.
La leçon des vingt dernières années est claire : la diabolisation ne fait plus barrage. Elle est devenue un carburant. À force de condamner moralement au lieu de répondre politiquement, on nourrit ce que l’on prétend combattre.
Surtout, la diabolisation masque la réalité vécue. Elle recouvre les difficultés concrètes d’un voile moral commode. Elle évite de voir ce que vivent les Français et retarde, parfois de manière coupable, le traitement des problèmes qu’ils affrontent chaque jour.
Il faut donc en tirer les leçons. La politique doit changer dans ce qu’elle raconte, dans son narratif, mais aussi dans ce qu’elle réalise. Les citoyens n’attendent plus des mises en garde rituelles, ni des postures de vertu. Ils attendent des résultats, du concret, du respect.
C’est à cette condition seulement que la démocratie retrouvera de la force et que le débat public cessera d’être un théâtre d’indignations pour redevenir un lieu de décision, de protection et d’action.
Alexandre Malafaye
Président de l’Institut Synopia.

