Journal des Futurs #173 – 2084 : Anticipation sur l’avenir de l’Europe. Bien sûr, ce n’est qu’une fiction …

2084.  Le monde a bien changé depuis le début du XXIe siècle … 

Les tensions croissantes qui ont marqué le début du nouveau millénaire (ressources de plus en plus rares, migrations de grande ampleur, montée des craintes identitaires) ont poussé les pays et les peuples à se regrouper en grands ensembles, perçus comme moins vulnérables, et donc plus protecteurs. Aujourd’hui, ce sont quelques grandes fédérations qui regroupent la majeure partie de l’humanité. Ces grands ensembles sont assez importants pour être quasi autarciques et pour éviter de dépendre du reste du monde pour leurs approvisionnements. La leçon du blocage du détroit d’Ormuz en 2026 a été retenue. 

En Amérique du Nord, s’ils n’ont plus l’hégémonie qu’ils détenaient au tournant du siècle, les États-Unis sont encore un ensemble puissant. Ils ont absorbé le Canada (devenu en 2029 le 51e État de l’Union), et l’Australie-Nouvelle Zélande (devenu le 52e État sous le nom de Pacifica).  Ils dominent une kyrielle de petits États vassaux, comprenant la plupart des iles du Pacifique, et certains pays de la Caraïbe.

En Amérique du Sud, deux ensembles se sont créés. L’un s’est constitué autour du Brésil, qui a réussi à élargir sa zone d’influence sur l’Uruguay et le Paraguay, ainsi que sur les Guyanes. L’autre regroupe tous les pays hispanophones. Ce dernier ensemble, de plus d’un milliard d’habitants, a décidé de se nommer la Colombie, et a fixé, un peu par romantisme et en souvenir du Libertador,  sa capitale fédérale à Carthagène-des-Indes.

En Asie, la Chine a aussi arrondi son empire. L’Asie du Sud-Est lui est désormais inféodée. Cela a permis à la Chine de compenser, par cette adjonction, l’attrition démographique qui menaçait le pays de sénescence, voire de disparition. L’ensemble est désormais viable et prospère.  

En face, le Japon a créé, avec la Corée, Taiwan et quelques autres une fédération asiatique. Cet ensemble jadis prospère et dynamique, peine à retrouver son élan, menacé qu’il est par une démographie défaillante. En fait, son seul ciment est la crainte commune de la Chine. L’acquisition de l’arme nucléaire, dans les années 2030, lui tient lieu, pour l’heure, d’assurance-vie. 

En Asie du Sud, l’Inde  a conforté son positionnement de puissance dominante de l’Océan indien. Plus personne ne lui conteste son impérium sur les pays, d’Afrique comme d’Asie, qui bordent cet océan. C’est désormais une puissance économique et technologique de premier plan, peuplée de 2 milliards d’habitants, disposant de millions d’ingénieurs qualifiés et de capacités militaires en adéquation avec ses ambitions. 

Le monde musulman a continué à se déchirer, entre sunnites et chiites, entre  Arabes et Perses, depuis les années 2020. La guerre n’a en réalité jamais cessé. De plus, le monde a appris à être moins dépendant des hydrocarbures. C’est tant mieux pour le climat de la planète, c’est tant pis pour la rente dont avaient disposé les pays du Golfe pendant presque un siècle. Désormais, cette région du monde, sous-peuplée et désertique, n’intéresse plus grand-monde. 

La surprise vient du Maghreb. Après des décennies de disputes et de guerres, les pays du Maghreb (Lybie, Tunisie, Algérie, Maroc, Mauritanie) ont fusionné en une nouvelle entité, appelée tout simplement Maghreb. Le roi du Maroc, descendant du Prophète, est le souverain constitutionnel de cet ensemble, mais ne dispose pas du pouvoir réel, lequel appartient au Premier ministre. L’Islam est, bien entendu, la religion d’État. La capitale de cet ensemble de 400 millions d’habitants  a été fixée à Oran, après de difficiles tractations.

En Afrique, un jeune colonel de l’armée congolaise, hardi et visionnaire, Christian Balumba, a réussi, après avoir pris le pouvoir dans son pays en 2041, à le débarrasser de la corruption, du népotisme et de la violence. Il a également remis la main de l’État sur les immenses richesses du pays, notamment les métaux critiques qui étaient pillés par des multinationales étrangères. Il s’est appuyé pour ce faire sur le contrôle informatique de la population, dopé par  l’intelligence artificielle. Chaque individu est désormais « tatoué » par une puce informatique, ce qui permet de suivre ses déplacements et ses agissements. Les transactions financières sont également suivies par l’IA. Les résultats de cette politique ont été spectaculaires. La délinquance a disparu. Le pays a joui d’une forte croissance et il est devenu rapidement prospère, ses habitants sont parvenus à une certaine aisance. Ces résultats ont permis d’agréger au Congo une quinzaine de pays d’Afrique Noire. Le nouvel ensemble, appelé Union Panafricaine, s’étale sur une large bande traversant le continent, du golfe de Guinée à l’Océan Indien, et regroupe 1,5 milliards d’habitants, dont la langue officielle est le français. La création des universités techniques et scientifiques de Kinshasa, de Libreville, d’Abidjan, De Zanzibar et d’Accra a permis de sortir par dizaines de milliers des ingénieurs et des scientifiques de premier plan, faisant de l’Union Panafricaine une puissance économique mondiale.   Comme se plait à le dire le Président Balumba avec ironie : «  L’homme africain est désormais entré dans l’histoire ! ».


***

Et l’Europe ? 

L’Union européenne a été dissoute en 2047, actant ainsi ce qui devenait évident depuis au moins une trentaine d’années.  Les pays européens, incapables de s’entendre sur une gouvernance commune, sur un projet commun, ou sur une politique qui puisse satisfaire leurs peuples, ont laissé libre cours à leurs réflexes nationaux. Chaque pays a donc repris sa liberté et a mené ses alliances au mieux de ses intérêts. 

Le Royaume-Uni, premier à sortir de l’Union, s’est rapproché de plus en plus des États-Unis. En 2051, les deux iles britanniques sont devenues le 53e État des USA, sous le nom de Britannia. Les Irlandais ont un peu regimbé à être fondus dans le même État que les Anglais, mais Washington ne leur a pas laissé le choix. Il était hors de question de donner deux sénateurs à un si petit pays ! 

La Russie a repris sous sa tutelle les anciens pays du Pacte de Varsovie. Cela n’a pas été trop difficile car le sort de l’Ukraine a tiédi les courages. Elle a dû capituler sans conditions, exsangue, en 2027 et a depuis été absorbé par la Russie. La fin de l’OTAN, en 2031, a aussi joué. Les gouvernements ont présenté ce « rapprochement » comme une « manifestation concrète du panslavisme et de la communauté de civilisation ». 

L’Espagne, en mal de jeunesse et en perte de population depuis des décennies, a conclu dès les années 2000 avec les pays d’Amérique latine un accord permettant aux sud-américains l’accès privilégié à la citoyenneté espagnole. Cet accord s’est transformé en 2052 en un accord de libre circulation et de libre établissement entre l’Espagne et la Colombie. De fait, l’Espagne est désormais peuplée de Colombiens. C’est donc logiquement à Carthagène-des-Indes que se décide la politique espagnole. 

De la même façon et avec des modalités similaires, le Portugal est devenu une annexe du Brésil. 

L’Italie a passé une série d’accords avec le Maghreb, renforçant progressivement la coopération bilatérale. L’Italie a trouvé dans les gisements de gaz algériens et de pétrole lybiens la réponse élégante à ses besoins d’énergie. Et, en manque de main d’œuvre, elle a encouragé l’immigration de travail.  Les Maghrébins ont été nombreux à s’implanter en Italie, d’abord pour occuper les emplois du « care », puis progressivement ceux de l’industrie et des services. Puis ils ont demandé des salaires équivalents, et enfin que la langue arabe devienne langue officielle et que l’Islam devienne religion officielle, à l’instar du catholicisme. Aujourd’hui la grande mosquée Al Khawarizmi se dresse sur la rive gauche du Tibre, en face du Vatican. Le gouvernement italien a expliqué à sa population que l’apprentissage de la langue arabe permettrait à l’Italie de renouer avec le glorieux passé des marchands vénitiens et génois qui allaient commercer les épices aux Echelles du Levant.  En fait, la vérité est plus crue : l’Italie dépend aujourd’hui d’Oran. 

La Grèce, partie par intimidation, partie par volonté de conciliation, a concédé petit à petit sa monnaie, son commerce extérieur, sa diplomatie, sa défense à la Turquie voisine. Cela a pris la forme d’accords « d’amitié et de co-développement ».  Il a été créé un organe commun, l’Union Egéenne, chargé de faire vivre ces accords. Le siège de l’Union égéenne a été fixé à Istanbul, que les Grecs ont obtenu de nommer Constantinople dans le texte fondateur, ce que les négociateurs grecs ont présenté comme une victoire historique et que les médias grecs ont chanté comme un retour aux sources de l’Empire byzantin.

La France, à la disparition de l’UE, a trouvé une source de revenus simple et inépuisable. Elle fait payer un péage à chaque transport, chaque camion, chaque train qui passe sur son sol. Etant au centre du continent, ce sont des milliards qui, chaque année, remplissent les caisses de l’État. Car les Français tiennent à conserver les bienfaits de leur État providence ! Cependant, s’il faut des ressources budgétaires, il faut aussi des hommes et surtout des femmes pour s’occuper d’une population de plus en plus âgée. Aussi, c’est tout naturellement que la France a revitalisé la Francophonie, et a passé des accords avec les pays africains. Ceci explique qu’après plusieurs décennies de migrations massives d’Africains en France, ces derniers ont rapidement constitué un tiers de la population totale. Au cours des années 2060 et 2070, cette population, mal recensée, peu immatriculée, a échappé au contrôle de l’administration française. Paris a dû se tourner vers Kinshasa pour obtenir, au cas par cas, des informations sur chaque Africain en conflit avec l’administration, la police, ou la justice. Le président Balumba a considéré qu’en échange de ces précieuses données personnelles, la France devrait accorder des facilités supplémentaires à la Panafrique en matière commerciale et financière et que l’on devrait « rechercher des positions consensuelles » sur les grands dossiers internationaux. Ainsi, en 2079, un traité d’amitié franco-africain a été signé, indiquant les grands axes des positions communes sur les sujets internationaux les plus importants. Ce texte a bien entendu été en grande partie rédigé à Kinshasa. Le Président Balumba, magnanime,  a laissé le président français présenter le texte (rédigé en français) en grande pompe à Paris. La France s’est réjouie de voir sa grandeur retrouvée. Mais y croit-elle vraiment ?  

A la disparition de l’UE, l’Allemagne, forte de son statut de première puissance industrielle d’Europe, a cru de son intérêt de conjuguer ses forces avec celles de la Chine, les deux industries devant s’épauler mutuellement. Les choses ne se sont pas déroulées comme les stratèges allemands l’avaient prévu. Bien au contraire. Aujourd’hui, les usines allemandes fabriquent des composants pour des donneurs d’ordre chinois, ou bien réalisent l’assemblage final de produits conçus en Chine. En clair, l’économie allemande est pilotée depuis Pékin. 

***

Les quelques grandes entités qui se partagent le monde (États-Unis, Chine, Brésil, Colombie, Inde, etc.) sont en rivalité incessante entre elles. Pour autant, il n’existe pas de conflits ouverts. Ils ne peuvent en effet pas exister. Il est évident que les échelles de forces rassemblées sont trop importantes pour que quiconque ne se risque à un engrenage qui pourrait être catastrophique. 

Les conflits se passent donc essentiellement sur le mode mineur, soit par des luttes informationnelles pour contrôler l’opinion  publique de l’autre, soit par des luttes cybernétiques,  pour contrôler le cyberespace de l’autre. 

Le troisième mode de conflictualité est celui entre les « proxys » de chacun des Grands sur le sol européen.  Ainsi, si le Brésil est en conflit avec la Colombie, les tensions sur la frontière hispano-portugaise vont se multiplier, les échanges vont se tarir entre le Portugal et l’Espagne tant que la solution n’aura pas été apportée par un règlement entre Brasilia et Carthagène du différend du moment. 

Pareillement, si la Panafrique et le Maghreb se disputent sur leur frontière sahélienne, la France et l’Italie seront manœuvrées pour s’affronter avec toutes les modalités possibles : guerre commerciale, droits de pêche, transit routier, voire escarmouches entre chasseurs alpins sur les cols frontaliers. 

En fait, l’Europe  n’est plus, en cette année 2084, que le champ clos où se déroulent les épreuves du grand Tournoi qui oppose les puissants de l’époque.  

Ainsi meurent les civilisations… 

Nous le savions depuis que Paul Valéry nous l’avait enseigné, il nous en a fallu la preuve. 

Xavier d’Audregnies
Membre de Synopia

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