Cet article retranscrit le discours d’Alexandre Malafaye, Président de l’Institut Synopia, lors de l’ouverture du colloque consacré au bien-être organisé par l’Université Marie et Louis Pasteur de Besançon (UMLP), le CEROU et le CRJFC, avec le soutien d’Arkéa Banque Entreprises et Institutionnels.
Une notion simple, une réalité complexe
Le bien-être est un mot simple : être bien, se sentir bien.
C’est souvent un état passager — et nous connaissons tous, hélas, son contraire, parfois plus durable : être mal, se sentir mal.
Mais derrière ce couple de mots, bien-être, il y a une mécanique profonde et complexe, qui touche chacun de nous de façon concentrique.
Pour le comprendre, je propose une lecture en quatre cercles.
Premier cercle : le corps
Être bien dans son corps, c’est pouvoir dormir, respirer, bouger, savourer.
C’est aussi vivre sans douleur permanente, ou, en tout cas, ne pas être réduit par elle.
Deuxième cercle : la tribu, le clan
Ce deuxième cercle, ce sont les proches, la famille, les amis.
Se sentir entouré.
Se sentir reconnu, aimé — et aimer en retour. Partager.
Pouvoir compter sur quelqu’un.
Ne pas être seul face aux épreuves.
C’est le cercle de confiance.
Troisième cercle : le travail
Le travail, c’est l’activité, l’utilité, la reconnaissance, la justice.
C’est la possibilité de faire son métier correctement, avec des règles claires, et une charge soutenable.
C’est le cercle social.
Quatrième cercle : la société, la Cité
Le quatrième cercle, c’est la société, la Cité.
C’est l’environnement général dans lequel tout le reste devient possible… ou impossible.
C’est le monde concret qui nous entoure : un logement accessible, des transports qui fonctionnent, une école (ou une université), un hôpital, une administration joignable, une justice qui tient et une police qui agit, une rue éclairée, un quartier sûr.
C’est aussi l’air que l’on respire, le bruit, le temps de trajet, les files d’attente, la qualité des services publics et des services essentiels.
Et, de plus en plus, ce sont des systèmes numériques — et l’intelligence artificielle — qui orientent nos démarches, nos droits, parfois nos opportunités.
C’est, au fond, le cercle politique par excellence.
Les chercheurs de la psychologie positive, comme l’Américain Martin Seligman et son modèle du bien-être (PERMA : émotions positives, engagement, relations, sens, accomplissement), le montrent : les relations, le sens et la capacité d’agir sont des piliers du bien-être.
Et tout est lié : quand l’un de ces quatre cercles se fragilise, les autres finissent, eux aussi, par vaciller.
Des besoins primaires à la peur
Du point de vue des travaux de l’Institut Synopia, les conditions du bien-être, au niveau d’une société, ne font pas mystère.
Elles sont anciennes.
Elles touchent à nos besoins primaires.
Dans les Sentences vaticanes, Épicure évoque le « cri de la chair » : ne pas avoir faim, ne pas avoir soif, ne pas avoir froid.
Et il ajoute qu’avec cela — et l’espoir de l’avoir demain — on peut « rivaliser avec Zeus pour le bonheur ».
Oui, quand ces besoins primaires vacillent, on ne débat plus : on se crispe.
J’ai partagé un jour cette maxime épicurienne avec une proche, qui avait vécu la Seconde Guerre mondiale et échappé de peu à la Shoah.
Elle m’a répondu : « C’est beau. Mais j’ajouterais ceci : ne pas avoir peur. »
« Ne pas avoir faim, ne pas avoir soif, ne pas avoir froid… et ne pas avoir peur ».
Là, le bien-être n’est pas loin.
Car la peur gâche tout.
Elle abîme le corps : elle ronge.
Elle abîme les relations.
Elle abîme le travail.
Et elle abîme la société.
Quand l’impermanence est la règle, il faut habiter le changement
Nous vivons dans un monde de changements permanents.
La vie est mouvement.
La vie est changement.
Dans une société qui accélère, beaucoup ont le sentiment de ne plus tenir le rythme.
Et l’intelligence artificielle, qui transforme déjà le travail, les services et nos repères, rend cette accélération encore plus visible.
Mais le changement inquiète.
Et souvent, il fait peur.
Dans le bouddhisme, le changement est associé au concept d’impermanence : rien ne demeure figé. Tout évolue.
Le jour avance pour céder la place à la nuit.
Et la rose se fane au bout de quelques jours.
Dans la philosophie bouddhique, c’est l’attachement à ce qui paraît fixe qui crée de la souffrance : parce que tout passe, tout change, se transforme, ou disparaît.
Comprendre cela, ce n’est pas être fataliste : c’est apprendre à accueillir le changement, à s’y adapter.
La question n’est donc pas : comment éviter le changement ?
La question est : comment habiter le changement sans basculer dans l’inquiétude, dans l’usure, dans la peur ?
Autrement dit — dans la Cité comme dans le monde du travail — le problème n’est pas seulement le changement en tant que remise en cause de l’existant ou plongée dans l’inconnu, pour le meilleur ou pour le pire.
Le problème, c’est la façon dont le changement est conduit.
La façon dont il est expliqué.
En définitive, la façon dont il est vécu, ou ressenti.
Ce que disent les Français : le changement « mal conduit »
C’est exactement ce que montrent les baromètres publiés en 2024 et 2025 par l’Institut Synopia et Mascaret sur le rapport personnel des Français au changement.
Alors qu’il existe de nombreux sondages ou baromètres sur la confiance, peu d’outils mesuraient le rapport intime de chacun au changement : son impact sur le quotidien, et la façon dont il est piloté.
C’est ce que nous avons entrepris de faire, au travers d’une quarantaine d’indicateurs : logement, santé, alimentation, transports, travail, éducation, rapports avec l’administration, pouvoir d’achat, loisirs, civisme, etc.
Les résultats sont sans appel : le changement ne va pas dans le bon sens et la situation personnelle de nos concitoyens se dégrade.
Quelques illustrations :
- 84 % des Français disent qu’ils subissent le changement.
- 69 % pensent que les changements en cours vont dans le mauvais sens.
- 6 Français sur 10 déclarent que les changements en cours ont un impact négatif sur leur vie quotidienne.
Quant à ceux qui conduisent le changement, les jugements sont sévères : 83 % estiment qu’ils ne les protègent pas, 84 % qu’ils ne les respectent pas, et 90 % qu’ils ne les écoutent pas.
Ils estiment également que leurs élus n’agissent pas pour maintenir la Nation unie (86 %), ne les associent pas aux décisions qui les concernent (90 %) et ne leur proposent pas un projet de société clair et fédérateur (91 %).
Quand une société vit le changement comme cela, le sentiment qui se développe et domine, c’est l’insécurité — sous toutes ses formes — avec toutes ses traductions concrètes, jusque dans les urnes et dans la rue.
Dès lors, il devient difficile d’éprouver du bien-être à vivre ensemble.
Le changement devient source d’insécurité.
L’insécurité nourrit la peur et toutes ses dérivées toxiques.
Et la peur détruit le bien-être, dans tous les cercles.
Mais ne nous y trompons pas : les Français ne disent pas seulement « ça change trop ».
Ils disent surtout : « le changement n’est pas bien conduit. »
Un chiffre le confirme : plus de 80 % des Français considèrent que l’État, le gouvernement et les partis politiques prennent mal en charge le changement.
Ils citent d’abord l’absence d’écoute.
Puis le manque de vision à long terme.
Puis l’excès de technocratie.
Et, pour restaurer la confiance, ils mettent en tête un principe simple : la cohérence entre la parole et les actes, et la nécessité de redonner de la visibilité, du sens.
Conclusion : transformer l’incertitude en trajectoire
Le bien-être n’est pas qu’une affaire privée mais aussi une question de méthode et de responsabilité partagée.
C’est également une affaire d’organisation du travail, de droit, d’économie, de santé, de sport… et de choix collectifs.
Le sujet est donc politique, au sens noble du terme.
Je terminerai avec une idée en forme de boussole.
Si la vie est impermanence, alors le bien-être dépend de notre capacité à transformer l’incertitude en trajectoire.
Pas en certitude.
En trajectoire.
Et une trajectoire suppose trois conditions : un cap, une méthode, et une attention sincère aux personnes.

