Journal des Futurs #172 – L’Europe ne protégera sa liberté qu’en redevenant un empire

Texte introductif de la table ronde sur le thème de l’architecture européenne de sécurité et de défense, organisée par l’Institut Synopia à l’occasion du Forum de Paris sur la Défense et la stratégie (PDSF), le mardi 24 mars 2026.

​Lors de cette séquence sont intervenus Andrius Kubilius (Commissaire européen à la Défense et à l’espace), le Général Christophe Gomart (Député européen), Jakob Ellemann-Jensen (ancien vice Premier Ministre du Danemark) et Eric Béranger (CEO de MBDA). Co-animation par Joséphine Staron et Alexandre Malafaye.

Comment passer du concept d’architecture européenne de sécurité et de défense à une réalité crédible ?

Ce concept d’architecture, nous en parlons beaucoup. Les déclarations, nous les maîtrisons. Les intentions, nous les formulons avec talent.

Mais l’Histoire, elle, ne juge pas les intentions. Elle juge les capacités, la volonté, la vitesse d’exécution.

Ce que nous observons du monde en général, et de notre « vieux monde » en particulier, n’a rien de rassurant. Les tendances de fond ne sont pas bonnes, et encore moins pour nous, les Européens.

La guerre en Ukraine se prolonge. L’incertitude transatlantique demeure. Le retour des logiques de puissance s’est installé. Et depuis juin dernier, la guerre entre Israël et l’Iran a rappelé à tous une vérité simple : les grands équilibres peuvent rompre vite, très vite, et leurs effets se propagent bien au-delà de leur théâtre initial.

Dans ce contexte, l’Europe ne peut plus se penser comme un espace protégé par l’habitude, par le droit seul, ou par la bienveillance de l’Histoire (la mondialisation heureuse…). Elle doit se penser comme une puissance de sécurité. Un empire qui ne dit pas son nom mais qui possède ses attributs sans pour autant chercher à s’étendre.

C’est au sein d’une architecture de sécurité, de défense et de liberté, et uniquement en son sein, que nous pourrons protéger ce qui nous est essentiel : nos valeurs, la démocratie et l’État de droit.

Oui, il faut parler ici non seulement de sécurité et de défense, mais aussi de liberté.

La liberté est notre bien le plus précieux. Elle est un passeport : pour vivre comme nous le voulons, pour nous épanouir, pour créer, transmettre et choisir notre destin. Elle est un privilège, car sur Terre, moins d’un milliard d’êtres humains en jouissent vraiment. Fruit de très nombreux combats et de sacrifices, elle nous oblige.

C’est parce que nous sommes libres, et parce que nous savons encore pourquoi nous le sommes devenus, que cet idéal doit mobiliser toutes nos forces et toute notre énergie.

Sur ce continent, nous connaissons le prix de la vie et de la liberté. Nous connaissons le prix du renoncement. Nous connaissons aussi le prix de l’impréparation.

Ce prix est gravé sur les stèles de nos anciens combattants, dans les grands mémoriaux des deux guerres mondiales, des plages du débarquement à Verdun. Il nous rappelle sans cesse ce que l’humanité peut produire de meilleur comme de pire. Rien, jamais, n’est définitivement acquis, et notre civilisation, aujourd’hui attaquée et menacée, doit sans doute accepter de remettre en cause pour un temps nombre de ses conceptions et pratiques si elle entend vraiment préserver notre liberté.

Un nouvel ordre mondial naîtra sans doute. Celui que nous venons de quitter a puisé l’encre de ses traités dans le sang de la guerre. Il nous appartient de vouloir que les textes du prochain ordre mondial soient écrits d’une encre puisée dans l’expérience de l’Histoire et dans l’amour de la vie.

Mais en attendant que naisse cet ordre nouveau, il nous appartient de construire le nôtre, ici, sur le continent européen, afin de ne plus nous laisser porter, puis malmener, par les ambitions ou les folies des puissants, et par les nuisibles de toutes sortes.

Cela ne se fera ni sans effort ni sans volonté. Mais cela peut encore se faire sans guerre et sans bombes sur notre sol.

À une condition : ne pas laisser le tragique imposer son tempo. Ne pas attendre que le pire advienne pour réagir. Ne pas attendre que nos intérêts vitaux soient directement attaqués pour comprendre qu’il fallait anticiper. Surtout, ne pas se laisser aller comme nous l’avons trop souvent fait, au point de nous réveiller un jour « d’étrange défaite » et de constater que la démocratie n’aura été qu’une parenthèse de l’Histoire.

« Ne faisons plus semblant ! » comme l’a dit Marc Carney, le Premier ministre canadien, à Davos. Il nous a alerté sur le retour d’une « réalité brutale, dominée par la rivalité des grandes puissances ».

De son côté, le président Volodymyr Zelensky a décrit l’Europe comme « un kaléidoscope de puissances petites et moyennes, magnifique mais fragmenté », et il a appelé les Européens à prendre eux-mêmes l’initiative pour défendre liberté ! 

Ces avertissements sont rudes, mais ils sont salutaires.

Alors oui, il faut regarder le réel en face. Certes, nous ne faisons pas rien. Certes les crises nous poussent.

L’Union européenne a désormais des instruments, des financements, des mécanismes, des coopérations, des ambitions. Et même du courage. Nous avons aussi des armées remarquables, et une base industrielle solide.

Mais le réel, c’est aussi que nous n’en faisons pas assez. Pas assez bien. Et pas assez vite.

Oui ! Il faut être lucides et « ne plus faire semblant ». Nous devons être forts. Et de préférence, unis. Non par goût de la domination. Mais parce que, dans l’Histoire, la faiblesse encourage les prédateurs et expose nos peuples et nos enfants.

Au 17e siècle, Hobbes écrivait que « l’homme est un loup pour l’homme ». Rien n’a changé. Et Einstein nous a laissé cette sombre prophétie : « J’ignore la nature des armes qu’on utilisera pour la prochaine guerre mondiale. Mais pour la quatrième on se battra à coup de pierres ».

Voilà pourquoi le grand chantier d’une architecture européenne de sécurité et de liberté doit être engagé maintenant, sans plus tarder, avec sérieux, avec méthode, avec volonté politique. Il doit se construire avec nos alliés américains chaque fois que l’intérêt commun le commande, mais aussi avec une capacité européenne propre, cohérente, crédible, assumée.

Le temps du kaléidoscope de petites et moyennes puissances doit céder la place à une Europe qui se concentre enfin sur ce qui la réunit : la protection de ses peuples, la défense de ses intérêts et de sa civilisation.

Avant d’être un marché, l’Europe doit redevenir une volonté. Avant d’être un espace, elle doit redevenir une puissance de protection. Elle doit reprendre sans plus tarder la maîtrise de son destin et ne plus dépendre des autres pour sa sécurité. 

Et avant que nous soyons un jour contraints de scander cette phrase terrible de notre hymne national, « Aux armes, citoyens ! », il est encore temps d’en appeler à ceci, avec la même gravité : « Aux actes, citoyens ! »

Alexandre Malafaye

Président de l’Institut Synopia.

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