Journal des Futurs #174 – Pendant qu’Ormuz brûle, Pékin pose encore et toujours ses pierres

La taqîya du go, acte II : ce que la crise du détroit révèle de la stratégie chinoise

En décembre dernier, dans ces colonnes, nous décrivions la stratégie de Pékin comme une « taqîya du go ». Monnaie sous-évaluée, offensive industrielle sur l’Allemagne, prêts ciblés sur les nœuds technologiques occidentaux : trois gobans (plateau ou tablier du jeu de Go), une seule partie. La crise d’Ormuz vient confirmer cette lecture avec une précision qui confine à la démonstration.

Ormuz : un brouillard de guerre sur mesure

La fermeture du détroit par l’Iran a produit ce que tout joueur de go espère : un brouillard. Pendant que Washington et Téhéran s’affrontent sur la réouverture du passage, pendant que les opinions publiques européennes s’alarment de la flambée des prix du carburant, Pékin observe. Selon un grand quotidien national, le navire espion Liaowang-1 scrute la zone sur six mille kilomètres, captant mouvements militaires, tirs de missiles, communications. La Chine ne subit pas la crise. Elle la lit.

Au go, quand un combat s’engage dans un coin du « tablier », le joueur expérimenté ne s’y enlise pas. Il joue ailleurs — là où l’adversaire, absorbé par l’affrontement local, ne regarde plus. C’est ce que les joueurs appellent le tenuki (jouer autre part). C’est exactement ce que fait Xi Jinping.

La Chine souffre ? Elle investit

Certes, Pékin n’est pas indemne. La Chine importait quarante-deux pour cent de son pétrole brut du Moyen-Orient. Le prix du baril livré en Chine a explosé, autour de cent trente à cent quarante dollars. Trump parie que cette pression forcera Pékin à pousser l’Iran vers la négociation. C’est un raisonnement d’échecs : frapper fort, espérer le mat. Mais au go, on sacrifie une pierre pour consolider un territoire plus vaste. Le pétrole cher accélère mécaniquement la transition vers l’électrique. Et qui maîtrise la filière électrique mondiale, de la batterie à la borne ? La Chine.

Le goban diplomatique : médiateur de l’ombre, profiteur de lumière

Pékin condamne le blocus américain, qu’il qualifie de « dangereux et irresponsable ». Dans le même mouvement, l’empire du Milieu se pose en puissance d’équilibre. Des discussions s’ouvrent avec Manille sur la coopération énergétique. Même dynamique en Thaïlande et au Vietnam. La Chine arrive en protecteur là où les États-Unis apparaissent en belligérant. François Jullien, philosophe et sinologue français, qui durant sa carrière a réfléchi sur l’écart entre la pensée stratégique occidentale et la pensée chinoise, appelait cela l’« efficacité indirecte » : ne pas forcer la situation, la laisser mûrir. L’Iran tient le détroit, l’Amérique tente de le rouvrir, et la Chine engrange — sans tirer un coup de feu — des positions qui se convertiront en contrats et en influence.

Le goban européen : du baril de brut au véhicule électrique

C’est sur le goban européen que la crise produit ses effets les plus insidieux. L’envolée du prix du pétrole frappe les automobilistes européens au portefeuille. En France, les réminiscences des gilets jaunes ne sont jamais loin. Le carburant cher nourrit la colère, et la colère nourrit le désir d’alternative.

Or, qui est prêt ? La Chine. Les ventes de constructeurs chinois en Europe ont bondi de quatre-vingts pour cent en janvier 2026. Leur part de marché sur le segment électrique atteint près de treize pour cent — le double en douze mois. BYD, devenu premier vendeur de véhicules hybrides rechargeables en Europe, bâtit à Szeged, en Hongrie, la première usine automobile chinoise dans l’Union européenne. Investissement : plus de quatre milliards d’euros. Capacité : trois cent mille véhicules par an. Et que l’on ne compte pas sur l’alternance politique hongroise pour changer la donne. Peter Magyar, qui vient de balayer Viktor Orbán avec une supermajorité des deux tiers, a déclaré dès le lendemain de son élection qu’il « passerait en revue » les investissements chinois mais « pas dans le but de les empêcher ». Car la défaite d’Orbán est celle de Poutine — le veto sur l’Ukraine, la soumission à Moscou. Pas celle de Xi Jinping. Au go, quand une pierre est posée, elle ne bouge plus. Le joueur peut changer. La pierre reste.

De la Deutsche Qualität à la China Zhìliàng

Et la qualité suit. Tous les modèles chinois vendus en Europe obtiennent cinq étoiles Euro NCAP. BYD maîtrise l’intégralité de la chaîne, de la batterie à la puce. Le 8 avril — le même jour que l’annonce du déminage d’Ormuz par Washington — BYD lançait en Europe la Denza Z9 GT : mille cent quarante chevaux, huit cents kilomètres d’autonomie, recharge de dix à quatre-vingt-dix-sept pour cent en neuf minutes grâce à des bornes de mille cinq cents kilowatts. Neuf minutes. Le temps d’un café. Cinq mille stations déjà déployées en Chine, trois mille annoncées en Europe dans les douze mois. Rien de tout cela n’est improvisé. C’est une planification méthodique, pierre après pierre. Après la « Deutsche Zhìliàng » (qualité en mandarin) dont Volkswagen fit un étendard, la « China Qualität » nous pend au nez. Ce n’est plus une hypothèse. C’est une courbe. Et l’offensive ne s’arrête pas à l’automobile. Les engins de chantier, bastion historique de Caterpillar, Komatsu et Liebherr, voient déferler les marques chinoises — XCMG, Sany, LiuGong — avec des produits électrifiés au rapport qualité-prix percutant. Même le BTP devient un goban.

La confusion des esprits

La Chine mène deux batailles en parallèle : celle du réel et celle de la perception. C’est précisément ce qui rend la stratégie redoutable. Car regardons les chiffres. En France, BYD a vendu quatorze mille voitures en 2025. Soit un pour cent du marché, très loin du trio Renault-Peugeot-Dacia. Et pourtant, toute l’industrie européenne tremble. La communication chinoise est elle-même une arme du go : elle crée la terreur de l’encerclement avant l’encerclement réel. Si le boxeur a peur de son adversaire avant le combat, la confrontation a déjà basculé. La Chine ne vend pas encore en masse. Mais elle a déjà gagné la bataille des esprits.

 Taïwan dans un coin de la tête

La crise d’Ormuz mobilise l’attention et les ressources américaines. Des fuites diplomatiques suggèrent que Pékin fait pression pour infléchir la doctrine américaine sur Taïwan. Le tenuki, encore. Taïwan fabrique plus de quatre-vingts pour cent des semi-conducteurs avancés. Tant que l’Amérique regarde Ormuz, elle regarde moins le détroit de Taïwan. Xi Jinping n’a pas besoin d’envahir l’île. Il lui suffit de laisser mûrir le doute sur la garantie américaine.

Jouer au go quand l’Occident joue aux échecs

Sun Zi recommandait de « vaincre sans combattre ». Pékin n’a bloqué aucun détroit, menacé personne. Il a laissé le brouillard d’Ormuz travailler pour lui, pendant qu’il posait des pierres sur chaque goban : diplomatie au Moyen-Orient, automobiles en Europe, pression silencieuse sur Taïwan. Et quand le pétrole cher le blesse, il convertit la blessure en accélérateur de sa propre transition.

La question n’est pas de savoir si la Chine instrumentalise la crise. Il s’agit de savoir pourquoi nous persistons à jouer aux échecs — coups d’éclat, sanctions spectaculaires, déminage devant les caméras — pendant que Pékin pratique le go dans le brouillard.

Jacky Isabello

Fondateur du cabinet Parlez-moi d’Impact et conseiller en analyse stratégique de la communication de l’Institut Synopia 

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