1. Sortir des illusions, affronter le réel
« Les forts font ce qu’ils peuvent, les faibles subissent ce qu’ils doivent ». Ces mots de Thucydide illustrent de manière significative l’état actuel de l’ordre international, régi non plus par la norme juridique mais par la loi du plus fort. La puissance brute a pris le pas sur le droit international, et les équilibres mondiaux sont profondément remis en cause.
Cette réalité peut être déplaisante, mais il est pourtant indispensable de l’affronter. Pour gérer les difficultés auxquelles font aujourd’hui face la France et l’Europe, encore faut-il les nommer. Le « crépuscule des faibles » ne signifie pas l’effondrement brutal de l’Occident. Il signifie que ceux qui n’adaptent pas leur stratégie à la montée en puissance des autres compétiteurs seront rapidement marginalisés sur la scène internationale.
2. La fin d’un cycle hégémonique de cinq siècles
Le basculement actuel s’inscrit dans une profondeur historique longue, marquant la fin d’un cycle de domination occidentale entamé en 1492. Depuis les Grandes Découvertes, l’Occident a défini les règles du monde : contrôle des mers et des routes commerciales, colonisation, suprématie technologique et imposition de normes politiques. L’architecture institutionnelle post-1945 – l’ONU et son Conseil de Sécurité, le FMI, la Banque mondiale, l’OMC – n’a été que la formalisation de ce rapport de force, conçue par les vainqueurs, pour les vainqueurs.
Pendant des décennies, cette structuration ne fut pas réellement contestée et l’idée que le modèle occidental était non seulement dominant mais universel s’installa dans l’esprit des puissances européennes et américaine. Mais cette période de « mondialisation heureuse » et l’illusion de la « fin de l’histoire » théorisée par Francis Fukuyama se fissurent aujourd’hui face à la revendication de souveraineté civilisationnelle des puissances émergentes.
3. Le basculement du rapport de force économique et financier vers le Sud Global
Le monde unipolaire dominé et défini par l’Occident n’est plus. Il laisse place à une multiplicité de pôles émergents, dont la montée en puissance s’opère de manière silencieuse mais très rapide. Sans qu’on l’ait vu venir, ces pays dépassent désormais ceux du G7 en parité de pouvoir d’achat, représentant environ 32% du PIB mondial contre 30% pour les puissances occidentales (source FMI, 2025). Ce chiffre n’est qu’une manifestation du basculement en marche ; d’ici à 2050, six des sept plus grandes économies mondiales seront des pays émergents (Chine, Inde, Indonésie, Brésil, Russie, Mexique).
En matière financière, le constat est similaire. Sur les cinq plus grandes banques mondiales, quatre sont désormais chinoises et le déclin de l’hégémonie du dollar semble proche. Le système de Bretton Woods, pilier de la puissance américaine, subit une contestation sans précédent. Les pays émergents ne se contentent plus de critiquer l’ordre financier ; ils déploient désormais des alternatives concrètes pour sortir de la dépendance au dollar. La Chine réduit méthodiquement sa détention de bons du Trésor américain et développe son propre système d’échange international, équivalent au réseau SWIFT, déjà adopté par des dizaines de nations.
Ainsi, nous assistons actuellement au déplacement du centre de gravité économique et financier mondial ; l’Occident n’est plus en position de domination structurelle. L’un de ses plus importants leviers de puissance, qui lui permettait d’imposer son modèle et ses normes, est sur le point de s’effondrer.
4. La contestation de l’universalisme et de l’ingérence normative
L’Occident a longtemps imposé un système de pensée et de valeur sans tenir compte des cultures et habitudes de ses voisins. Nous avons cru que le monde était « comme nous » parce que nous l’avions dominé. Nous pensions que notre modèle serait facilement accepté parce qu’il apparaissait à nos yeux comme le meilleur. Une telle conviction est aisée à soutenir lorsqu’elle s’appuie sur un rapport de force favorable. Toutefois, à mesure que la contrainte s’atténue, les États tendent à réaffirmer leurs propres références culturelles et normatives, contestant l’universalité présumée des valeurs qui leur étaient proposées et rappelant que celles-ci ne sauraient se substituer aux leurs.
Les pays émergents ont peu en commun, en dehors du rejet de ce système de domination occidental, de ses normes politiques ignorant les spécificités et revendications du reste du monde, de ses institutions internationales qui servent les seuls intérêts des occidentaux, et du concept de « droit d’ingérence » qui leur permet d’intervenir dans tout pays ne s’alignant pas sur leur propre morale.
5. Le règne de la puissance
Autrefois, les « faibles » n’avaient d’autre choix que de subir. Maintenant qu’ils sont forts, ils ne se laissent plus dominer. Chacun cherche à faire valoir sa vision morale de la société, en s’appuyant sur les leviers de puissance qu’il s’est construit.
Les valeurs, la morale, le discours universaliste ne disparaissent pas, mais ils cessent d’être structurants. Les intérêts nationaux redeviennent centraux et les sphères d’influence assumées. Les règles ne sont plus universelles ; elles deviennent relatives aux puissances qui les définissent.
6. Le virage stratégique américain
La doctrine Trump, loin d’être un accident, répond à ce déclin relatif par un retour à la pure logique d’empire, également pratiquée par la Chine et la Russie. Le « Deal » remplace « l’Alliance », le protectionnisme remplace la coopération. Dans cette approche transactionnelle, les grandes puissances cherchent à sécuriser et à étendre leur sphère d’influence tout en fragilisant celle de leurs rivaux.
L’épisode du rapt de Nicolas Maduro, président vénézuélien, illustre ce cynisme stratégique : l’objectif américain n’est nullement la libération du peuple, mais le contrôle des ressources pétrolières du pays afin de reprendre le contrôle de l’OPEP, et ainsi saper l’influence de l’Arabie Saoudite et mais également celle de la Chine.
Dans ce jeu de puissance et de « trading » de zones d’influence, l’Europe est perçue, selon les mots du secrétaire d’État américain Marco Rubio, comme un ensemble de « vassaux heureux », protégés mais dépourvus de volonté propre.
7. L’Europe, le pôle vulnérable
Dans cette multipolarisation du monde et ce règne de la puissance, l’Europe apparaît comme le « maillon faible ». Elle souffre notamment d’une absence d’unité stratégique, fractionnée en trois « Europes » aux intérêts divergents : l’Europe orientale focalisée sur la menace russe et fortement dépendante des États-Unis, un bloc central autour de l’Allemagne en réajustement stratégique après l’échec de son modèle énergétique fondé sur le gaz russe, et une Europe du Sud fragilisée économiquement. Cette fragmentation, accentuée par une inflation réglementaire et une « écologie punitive » qui pèse sur l’industrie, empêche la définition d’une vision commune et l’émergence d’une souveraineté réelle. Sans structure à deux vitesses capable de décisions rapides, l’Europe risque de rester ce vassal impuissant et dépendant des États-Unis.
8. La France : entre héritage moral et impératif de puissance
Dans ce nouvel écosystème, la France peine à se positionner. Se définissant comme le « pays des droits de l’homme », privilégier les droits individuels et humains fait partie de son essence ; mais dans le jeu international actuel et ses nouvelles règles, cet attachement aux principes moraux peut constituer une contrainte limitante.
Plus largement, face à ces nombreuses montées en puissance, la France n’est plus à la hauteur de ses ambitions. En matière de défense, bien que la dissuasion nucléaire reste un atout majeur, ses armées sont trop faibles pour affronter une guerre de haute intensité, et cela prendra du temps à reconstruire. Les budgets augmentent, mais d’autres pays progressent bien plus rapidement. Le pays souffre également d’un manque de compétitivité lié à une fiscalité pesante et au poids de sa bureaucratie normative. Pour retrouver son rang, la France doit capitaliser sur ses nombreux atouts, notamment territoriaux et maritimes, et sur l’attrait qu’elle exerce encore en Afrique et en Asie.
Si la France ne veut pas basculer définitivement parmi les faibles, elle devra, aux côtés de l’Europe, sortir de son inféodation aux États-Unis et reconstruire sa souveraineté.
Conclusion : la France et l’Europe face au crépuscule
Le crépuscule des faibles signifie que les acteurs refusant d’adapter leur logiciel stratégique au retour de la puissance deviendront périphériques. La question fondamentale pour la France et l’Europe est alors la suivante : souhaitent-elles redevenir des acteurs stratégiques capables de décider de leur destin, ou accepter d’être les sujets d’une l’histoire écrite par d’autres ?
Cet article a été réalisé à partir du Off de Synopia avec Alain Juillet, ancien directeur du renseignement de la DGSE et Président d’honneur de l’Académie de l’Intelligence Économique.

