Journal des Futurs #167 – Crise démocratique ou crise d’efficacité publique?

La publication du dernier baromètre du CEVIPOF sur la confiance politique a suscité des réactions immédiates. Pour beaucoup, ces résultats confirmeraient l’existence d’une grave crise démocratique appelant une réponse simple : davantage de démocratie, davantage de participation, davantage de consultations.

Mais cette lecture mérite d’être discutée.

Et si le malaise exprimé par les Français ne traduisait pas d’abord un déficit de démocratie, mais un déficit d’efficacité ? Et s’ils n’attendaient pas tant que l’on multiplie les procédures de participation que de voir enfin une démocratie capable de décider, d’agir et de produire des résultats lisibles ?

Cette année encore, les résultats du baromètre sont sévères. 45 % des Français se disent méfiants, contre 38 % en 2024, et 45 % expriment de la lassitude, contre 36 % l’an dernier. Dans le même temps, seuls 13 % évoquent le bien-être et la sérénité, soit un niveau divisé par deux par rapport à 2024. Plus significatif encore, 81 % des Français déclarent éprouver des sentiments négatifs à l’égard de la politique, qu’il s’agisse de méfiance ou de dégoût. Le constat est clair : la relation entre les citoyens et la vie publique est profondément altérée.

Pour autant, le diagnostic ne conduit pas mécaniquement à la conclusion qu’il faudrait « plus de démocratie ». Car le problème n’est peut-être pas d’abord quantitatif. Il est peut-être fonctionnel.

Autrement dit, la difficulté n’est pas nécessairement que les Français ne disposent pas d’assez d’espaces d’expression. Elle tient peut-être davantage au fait que la démocratie française donne le sentiment de ne plus produire suffisamment de résultats concrets, cohérents et visibles. Ce qui est mis en cause n’est pas prioritairement le principe démocratique, mais sa capacité d’exécution.

La comparaison européenne mise en lumière par le CEVIPOF éclaire utilement cette distinction. Alors que la part de Français et d’Allemands considérant que la démocratie « fonctionne bien » n’a cessé de diminuer au cours des dernières années, l’Italie enregistre au contraire une nouvelle hausse depuis l’élection de Giorgia Meloni. Cet exemple doit naturellement être manié avec prudence. Il ne signifie ni que le jugement moral sur une orientation politique serait secondaire, ni que toute efficacité perçue suffirait à valider un cap. Mais il rappelle au moins une chose : vu de loin, la morale n’est pas toujours le seul juge de paix dans l’appréciation que les citoyens portent sur le fonctionnement démocratique. Ils jugent aussi à l’aune de la lisibilité, de la stabilité et de l’efficacité perçue.

La France en fournit une illustration particulièrement nette : les citoyens restent massivement attachés à la démocratie comme mode de gouvernement souhaitable. 82 % des Français estiment en effet que la démocratie est un mode de gouvernement souhaitable, mais 51 % considèrent qu’« il n’y a pas de quoi être fier de notre système démocratique », tandis que 76 % jugent que la démocratie française ne fonctionne « pas bien ».

Cette dissociation est essentielle. Elle montre que l’attachement au régime demeure, mais que la confiance dans son fonctionnement s’effondre. Le problème réside donc moins dans la nature du système que dans sa capacité à tenir ses promesses.

Cette lecture rejoint les enseignements du baromètre sur la conduite du changement publié par les instituts Synopia et Bona Fidé en octobre 2025. 81 % des Français y jugent l’État inefficient dans la prise en charge des transformations en cours. Ce qui est contesté n’est pas le principe de l’action publique, mais sa capacité à piloter avec constance, clarté et efficacité les transitions économiques, sociales, technologiques ou environnementales.

Dès lors, vouloir répondre à la défiance par une accumulation de dispositifs participatifs supplémentaires comporte un risque : celui d’ajouter de la procédure à la procédure, de la consultation à la consultation, sans jamais traiter la question centrale de l’efficacité. Dans un pays déjà perçu comme lent, complexe et bureaucratique, l’allongement des circuits de décision peut renforcer encore le sentiment d’impuissance publique.

Le point décisif est là : les citoyens ne demandent pas d’abord une démocratie plus bavarde ; ils demandent une démocratie qui tienne parole.

Le sondage Synopia-Bona Fidé le montre d’ailleurs clairement. Lorsqu’on demande aux Français ce qui pourrait prioritairement leur redonner confiance dans la capacité des dirigeants à piloter les changements, ils citent d’abord la cohérence entre la parole et les actes, puis des résultats concrets issus des politiques mises en œuvre. L’idée d’une démocratie plus participative n’arrive qu’en quatrième position. Cela ne signifie pas que la participation soit inutile. Cela signifie qu’aux yeux des citoyens, elle ne vaut que si elle débouche sur des décisions suivies d’effets.

Les Français ne sont pas hostiles à la démocratie. Ils sont hostiles à son impuissance.

Ils voient bien l’écart croissant entre la mise en scène politique et la réalité de l’action. L’hypertrophie de la communication publique ne suffit plus à masquer l’insuffisance des résultats. À mesure que la parole politique se déploie, son crédit s’érode. Ce qui mine aujourd’hui la confiance, ce n’est pas seulement le désaccord idéologique ; c’est la conviction que l’action publique peine à transformer le réel.

Cette attente de résultats visibles et cette défiance croissante à l’égard de la communication publique éclairent un autre constat du baromètre sur la confiance politique : les élus qui bénéficient du plus haut niveau de confiance sont les maires, suivis des conseillers départementaux, car leur action est perçue comme tangible, directement observable dans la vie quotidienne des citoyens. À l’inverse, plus on s’élève dans la hiérarchie institutionnelle, plus les résultats de l’action publique deviennent difficiles à percevoir et plus ce vide tend à être comblé par la communication.

Dans ce contexte, restaurer la confiance suppose moins de commenter l’action que de la rendre plus cohérente, plus lisible et plus évaluée.

C’est pourquoi la rationalité doit redevenir une exigence centrale de la vie publique. Partir des faits, mesurer, comparer, évaluer, assumer les arbitrages : telle est sans doute l’une des conditions d’une réhabilitation démocratique.

Dans une période marquée par les contraintes budgétaires, les déficits et la fragmentation politique, cette méthode mérite d’être méditée. La confiance ne renaîtra pas de l’incantation, mais de la preuve. Non du commentaire permanent, mais d’une capacité retrouvée à éclairer les choix, à les assumer et à en mesurer les effets.

La crise que traverse la France est donc peut-être moins une crise de démocratie qu’une crise de gouvernance. Non pas une remise en cause du régime, mais une mise en accusation de son fonctionnement.

Il ne s’agit donc pas d’inventer une démocratie nouvelle. Il s’agit de faire fonctionner celle que nous avons.

Cela suppose plusieurs inflexions claires : clarifier les priorités, simplifier les processus de décision, renforcer l’évaluation des politiques publiques, garantir la cohérence entre les engagements et les réalisations, et réhabiliter une véritable culture du résultat.

Ce qu’attendent les Français, ce n’est pas « plus » de démocratie. C’est une démocratie qui fonctionne, réunit davantage qu’elle ne fracture, trace un horizon, améliore leur quotidien de façon concrète et renforce la fierté nationale.

Alexandre Malafaye

Président de l’Institut Synopia

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