Journal des Futurs #177 – UE-Mercosur : mise en perspective d’un accord controversé

Deng Xiaoping avait coutume de dire : « Peu importe qu’un chat soit noir ou blanc, s’il attrape la souris, c’est un bon chat ».  Dans son esprit, La conclusion, après vingt-sept ans de négociations, de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur[1] constitue l’un des événements les plus significatifs de la diplomatie commerciale contemporaine. La longueur de sa gestation témoigne à la fois de l’ambition du projet, de sa complexité et de la profonde ambivalence qu’il suscite au sein même des sociétés qu’il est censé rapprocher. Entamées formellement en 1999 et couronnées d’un accord de principe sur le volet commercial en 2019, les négociations furent ensuite ralenties par les résistances européennes de 2023 à 2025, sous la pression conjuguée des exigences environnementales et des oppositions du secteur agricole français et irlandais.

Cette ambivalence prend tout son sens lorsque l’on se penche sur l’histoire des deux blocs. Le Mercosur fut lui-même, en partie, une tentative d’imiter le modèle d’intégration régionale européen : la rivalité historique entre le Brésil et l’Argentine fut progressivement surmontée, à l’image de la réconciliation franco-allemande qui avait pavé la voie à la construction européenne au sortir des décombres de la Seconde Guerre mondiale.

L’Europe perçut très tôt dans cet ensemble sud-américain naissant un partenaire naturel, dont les racines remontent jusqu’à l’époque coloniale, avec des liens culturels profonds et une complémentarité économique structurelle. Aussi est-il d’autant plus saisissant que ce projet, ancré dans une affinité aussi ancienne, ait failli succomber à de sérieuses réserves, voire oppositions au sein de l’Union européenne comme du Mercosur.

Ce qui lui a redonné un souffle décisif est venu, paradoxalement, de l’extérieur. Le retour de la politique protectionniste américaine sous l’administration Trump, la résurgence des logiques tarifaires et l’instabilité croissante des architectures commerciales multilatérales ont brutalement rappelé aux deux blocs leur vulnérabilité commune. Face à la fragilisation du multilatéralisme et au retour des logiques de puissance dans les relations internationales, l’enjeu de la nature de l’accord importe moins que celui de sa nécessité. Si l’Union européenne ne profite pas de cette opportunité, elle poursuivra son déclassement dans une aire géographique clé, notamment pour le marché automobile où la Chine, via sa marque BYD, a pour la première fois en 2024 pris la tête du classement des modèles vendus aux dépends des constructeurs européens.

Pour l’Union européenne, le Mercosur représente dès lors une opportunité de diversification stratégique, permettant de réduire sa dépendance vis-à-vis de la Chine pour l’approvisionnement en matières premières critiques – lithium argentin et terres rares brésiliennes en tête – et ainsi d’affirmer cette « autonomie stratégique » devenue le maître-mot de la politique extérieure européenne depuis la pandémie et la guerre en Ukraine.

Cette recomposition géopolitique s’articule avec des réalités économiques qu’il serait réducteur d’assimiler à une simple asymétrie de puissance. Le rapprochement unit certes deux ensembles d’inégale envergure : l’Union européenne, ses 450 millions d’habitants et un PIB combiné d’environ 19 000 milliards de dollars face au Mercosur, qui réunit près de 280 millions de personnes pour un PIB d’environ 2 600 milliards de dollars.

Cependant, la réalité démographique et sociale brésilienne amène à ne pas considérer cet écart de façon figée. Avec 130 millions de Brésiliens appartenant à la classe moyenne et 17,4 millions ayant gravi un échelon social au cours des seules années 2024-2025, le marché brésilien est celui d’une économie en pleine ascension, et non d’une périphérie résignée à n’exporter que des matières premières.

Les projections les plus sérieuses s’appuient précisément sur cette dynamique. La Banque interaméricaine de développement anticipe une augmentation moyenne cumulée du PIB du Mercosur pouvant atteindre 5 milliards de dollars par an sur les quinze prochaines années, tandis que les exportations européennes bénéficieraient d’une progression annuelle estimée à 4 milliards d’euros, avec des gains particulièrement notables dans les machines et équipements, la chimie, la pharmacie et l’automobile. Dans ce contexte appelant à l’optimisme, l’accord prévoit la suppression des droits de douane sur 91 % des importations européennes en provenance du Mercosur et sur 92 % des exportations européennes vers le Mercosur, avec des périodes de transition pouvant atteindre quinze ans pour les secteurs sensibles.

De telles perspectives ne sauraient toutefois occulter les résistances que suscite l’accord.

La principale ligne de fracture au sein de l’Union européenne demeure la question agricole : les producteurs redoutent une concurrence liée à des coûts structurellement inférieurs pour les produits en provenance du Mercosur, entretenus par des normes environnementales moins exigeantes.

Cette crainte que la libéralisation des échanges ne se mue en vecteur d’importation de pratiques prohibées sur le sol européen est légitime. Le texte négocié tente d’y apporter une réponse via des limitations par quotas pour les produits sensibles, des clauses de sauvegarde autorisant le rétablissement temporaire de droits de douane en cas de menace sectorielle avérée, et la protection des indications géographiques au titre de la propriété intellectuelle.

La crainte symétrique, côté Mercosur, mérite d’être évoquée avec la même rigueur : celle d’une désindustrialisation progressive face à l’efficacité productive européenne, et d’une mise en concurrence inégale dans les marchés publics, désormais ouverts aux entreprises du Vieux Continent dans des conditions d’égalité formelle avec les opérateurs locaux.

Au-delà de ces tensions sectorielles, réelles et documentées, l’accord recèle une profondeur stratégique qui excède largement le seul registre commercial. La coopération militaire et technologique franco-brésilienne, symbolisée par le programme de sous-marin à propulsion nucléaire, ne saurait être lue comme un simple contrat d’armement ; elle est le marqueur d’une relation appelée à s’approfondir sur plusieurs décennies. La Guyane française, territoire de l’Union frontalier du Brésil, illustre avec acuité l’imbrication des intérêts des deux parties : la préservation de l’Amazonie relève ainsi d’une question de sécurité stratégique européenne, notamment pour le Centre spatial de Kourou.

L’urgence de la ratification s’impose dès lors avec une clarté redoublée. Le processus parlementaire s’organise autour d’une stratégie de splitting adoptée par certains États membres, consistant à dissocier le pilier commercial du pilier politique afin d’accélérer la mise en vigueur des dispositions tarifaires. Un enlisement au-delà de 2027-2028 risquerait d’éroder la pertinence de l’accord face à la montée en puissance des architectures commerciales asiatiques, au premier rang desquelles le RCEP (Le Partenariat économique régional global).

L’accord UE-Mercosur demeure un instrument imparfait, mais qui a le mérite d’exister : vingt-sept années de négociations ont produit un texte complexe, traversé de compromis difficiles, qui ne satisfera pleinement aucune des parties prenantes. L’enjeu n’est donc plus de construire un accord parfait ; dans un monde de plus en plus fracturé, les deux entités peuvent difficilement se permettre de renoncer à un tel cadre de coopération.

Pour l’Union européenne, ce traité représente bien davantage qu’un instrument tarifaire. Il constitue un levier d’autonomie stratégique, un accès privilégié aux ressources indispensables à la transition énergétique, et le renouvellement d’un partenariat avec une Amérique latine qui a délibérément choisi de regarder vers l’Europe.

Synthèse révisée par Hugo Nouhin, chargé de mission à l’Institut Synopia
Cette synthèse a été réalisé à partir de l’échange avec Ricardo Lobato, Président d’Equilibrium (Think tank brésilien)

[1] Le « marché commun du Sud », ou Mercosur, est un espace de libre circulation des biens et des services en Amérique latine. Il regroupe aujourd’hui cinq pays : l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, ainsi que la Bolivie en tant que membre associé.

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