Lors de nos précédentes éditions du Journal des Futurs, nous évoquions les composantes et les menaces pour la souveraineté alimentaire de la France, avec une perte de compétitivité notamment par rapport aux autres pays européens. Les conditions climatiques sévères de sécheresse et de canicule qui se sont prolongées cet été 2026 aggravent la situation déjà critique pour toutes les productions végétales et animales en France et en Europe. Le rapport Agreste Grandes cultures de juillet 2026 documente déjà la réalité de la situation, alors que l’été n’est pas terminé.
Des volumes en baisse et des incidences sur la qualité commercialisable
Les données d’Agreste montrent déjà des conséquences importantes. Par rapport à la campagne 2025, la production 2026 de blé tendre est estimée en baisse de 4 % et celle d’orge de 6 %, les surfaces consacrées au maïs grain reculent de 20 %, et les potentiels de rendement sont en forte baisse. Les semis de colza et autres semis de fin d’été pourraient être compromis.
La qualité et les rendements des fruits et légumes sont durablement endommagés, entraînant des hausses des prix sur les marchés. Les vendanges ont près de six semaines d’avance avec des grappes de raisin souvent desséchées.
Les élevages sont également exposés. Fin juillet, la pousse cumulée des prairies permanentes accusait un déficit de près de 30 % par rapport à la normale. De plus, le maïs fourrage, essentiel pour la production bovine et laitière, ne donnera pas les rendements nécessaires à la plupart des exploitations. Ce déficit fera peser des charges supplémentaires d’achats d’aliments du bétail et conduira à décapitaliser les troupeaux, c’est-à-dire à envoyer à l’abattoir des animaux productifs. Cet afflux pèsera d’abord sur les prix payés aux éleveurs, avant que la baisse de production n’incite aux importations
Enfin, la mortalité très élevée dans les élevages de volailles de chair, de poules pondeuses et de porcs aggravera des pénuries déjà chroniques.
Des conséquences économiques sur toute la chaîne de valeur et une baisse de la souveraineté alimentaire
Par rapport à 2025, les volumes de la filière céréales ont baissé de 2 millions de tonnes pour le blé et l’orge (-5%) malgré une hausse des surfaces, et risquent de diminuer de 7 millions de tonnes pour le maïs grain (-40%) sous l’effet cumulé du recul des surfaces, de la chute des rendements et de la conversion de récoltes vers le maïs fourrage.
Céréales et maïs se payant au cours mondial, la baisse de la récolte française aura peu d’influence sur le prix payé au producteur, contrairement à d’autres cultures. Ces volumes manqueront cependant aux opérateurs pour la consommation intérieure et à l’export, et auront donc un impact direct sur les revenus agricoles.
Pour les vergers, la problématique se situe essentiellement sur les calibres des fruits tandis que pour les légumes, les productions de tomates et de pois, haricots, carottes de conserve sont fortement affectées, ce qui appellera davantage d’importations.
Pour les productions animales, la France importe déjà 50 % des volailles et 40 % des œufs qu’elle consomme. Ses achats de produits laitiers bruts et transformés approchent 7 milliards d’euros par an. Ce déficit va s’accentuer, d’autant que les investissements dans les élevages sont ralentis, voire bloqués du fait de procédures et recours administratifs.
Une urgence à traiter et des conséquences à long terme
Cette sécheresse et de ces canicules s’ajoutent aux contraintes géopolitiques, qui poussent les prix des carburants et des engrais vers le haut, et aux tensions environnementales et sociétales sur le partage de l’eau. Selon la FNSEA, les conséquences pourraient atteindre plusieurs milliards d’euros, sans compter les dégâts pour la sylviculture. Les pouvoirs publics sont saisis. Une cellule nationale « Sécheresse » est activée au sein du ministère de l’Agriculture, de l’Agro-alimentaire et de la Souveraineté alimentaire avec les préfets, et un plan global d’accompagnement « Canicule – Sécheresse – Incendies » (CASI) est en cours de préparation. La ministre Annie Genevard est également attentive au niveau de la Commission européenne, par exemple sur les obligations de semis de couverts végétaux non réalisés qui pourraient être sanctionnées.
En outre, la question du financement des mesures d’accompagnement reste posée dans une équation devenant chaque jour plus difficile à résoudre.
Une accélération nécessaire des transitions de nos systèmes agricoles
Le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles a été voté le 2 juin 2026 à l’Assemblée nationale. Celui-ci comprend notamment la notion de projet d’avenir avec les acteurs de la profession, des mesures pour lutter contre les concurrences déloyales, la simplification des normes françaises et la fin des surtranspositions — ces règles européennes que la France applique plus sévèrement que les directives ne l’exigent —, la consolidation du revenu des agriculteurs et la limitation des recours abusifs contre des projets d’investissements dans des infrastructures.
Nous disposons d’atouts de premier plan avec une recherche et développement, des innovations soutenues par France 2030, des compétences de pointe promues par l’enseignement agricole et les instituts techniques, une industrie agroalimentaire puissante et une profession bien organisée, mais nous sommes dans le temps long et les urgences sont là.
Nous avons toutes les informations en main, comme en témoigne le rapport INRAE 2025, pour accompagner une transformation profonde des systèmes agricoles et alimentaires tout en préservant les ressources naturelles et en répondant aux défis du changement climatique.
On attend peut-être trop des « Conférences de la souveraineté alimentaire », lancées en décembre 2025 pour définir les ambitions de production de la France pour les dix prochaines années. Les prochains mois, dans la perspective de l’élection présidentielle, donneront l’occasion de parler des mesures concrètes et immédiates.
Pour conclure, on dit souvent que « le mauvais temps en agriculture, ce sont les conditions météo qui durent ». Je fais partie de la génération qui a connu la sécheresse de 1976, suivie d’une année 1977 très humide. Campagne après campagne, ce secteur a montré une résilience remarquable et une réelle capacité d’adaptation.
Mais la résilience n’est pas une ressource inépuisable. Depuis trente ans, les crises s’accumulent sans jamais se refermer : le revenu qui décroche, les tensions avec l’administration, la compétitivité perdue face à nos voisins, la concurrence de produits qui n’obéissent pas à nos normes, l’agribashing, une pyramide des âges qui vide les campagnes. Chaque épisode a été absorbé et les questions restent posées.
Pour notre pays et nos territoires, ce sujet est aussi stratégique que vital. Voilà pourquoi l’Institut Synopia jouera son rôle pour contribuer à un livre blanc sur la Souveraineté comprenant un volet agricole
Xavier Leprince
Ingénieur agronome, consultant et professeur en stratégie pour le développement durable ; membre de l’Institut Synopia.

