RÉSUMÉ
La Chine avance sans bruit pour affaiblir la domination occidentale, en privilégiant l’encerclement patient plutôt que l’affrontement frontal.
Elle combine monnaie volontairement sous-évaluée et hyper-compétitivité industrielle pour conserver l’avantage sur le marché américain et entamer les bases européennes.
En Europe, la Chine attaque le cœur industriel : l’Allemagne devient peu à peu cliente de ses machines, composants et voitures, face à une concurrence chinoise désormais haut de gamme.
Ses prêts et investissements, déguisés en coopération, ciblent de plus en plus les nœuds critiques des économies avancées : infrastructures, minerais, technologies de pointe, IA.
Pendant que les démocraties réagissent au rythme médiatique et électoral, Xi Jinping déroule un plan jusqu’à 2049 — et c’est cette asymétrie de temps et de méthode qui fait basculer la partie.
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Alors qu’Emmanuel Macron arrive le 3 décembre pour un voyage de 3 jours en Chine pour rencontrer Xi Jinping, jetons un œil au faisceau de preuves qui permet de lire, derrière les sourires diplomatiques, la stratégie réelle de Pékin pour affaiblir la domination occidentale.
Première série d’indices : un renminbi volontairement faible, qui neutralise les droits de douane américains et entretient le déficit des États-Unis.
Deuxième série : une Allemagne qui importe désormais plus de biens d’équipement chinois qu’elle n’en exporte, voyant son cœur industriel grignoté pièce par pièce.
Troisième série : des prêts chinois massifs, de plus en plus orientés vers des projets “sensibles” dans les pays riches – infrastructures critiques, minerais stratégiques, haute technologie.
Quand Xi Jinping avance pierre après pierre vers 2049, centenaire de la République populaire et horizon proclamé de la suprématie chinoise, les dirigeants des grandes nations occidentales – américaine, allemande, française – ne voient jamais plus loin que leur réélection à quatre/cinq ans. La Chine ne cherche pas le mat, elle occupe les territoires selon les règles du jeu de go. Quand nos dirigeants s’agitent sous les projecteurs, Pékin trace patiemment un encerclement économique.
Du jeu d’échecs au jeu de go
L’Occident continue de penser sa puissance comme une partie d’échecs. Il lui faut des pièces spectaculaires et des coups décisifs. Un plan de relance géant, une taxe douanière, un embargo sonore, autant de tours et de reines que l’on jette sur le devant de la scène pour prouver sa détermination. La logique est celle du duel frontal, du gagnant et du perdant clairement identifiés.
Le go obéit à une tout autre grammaire. Le but n’est pas d’abattre un roi, mais de contrôler le plus de territoires possibles en posant des pierres qui ne bougent plus. On n’y gagne pas par une percée au centre, mais en encerclant progressivement l’adversaire, en grignotant ses marges, en coupant ses lignes de vie.
Certaines pierres sont sacrifiées pour consolider une zone plus lointaine. François Jullien, philosophe sinologue français, parle d’« efficacité indirecte » pour décrire cette façon d’agir par transformation lente de la situation plutôt que par coup d’éclat. C’est cette logique que poursuit aujourd’hui la Chine. Ses choix monétaires, industriels, financiers et commerciaux ne sont pas des réactions ponctuelles à telle ou telle décision américaine ou européenne, mais des pierres posées sur un plateau. Pour le comprendre, il faut regarder successivement les trois goban*.
Premier goban (tablier du jeu de go) : la bataille monétaire avec les États-Unis
Du côté des États-Unis, la bataille se joue d’abord sur la monnaie. Depuis 2021, le renminbi s’est fortement déprécié face au dollar. Ce n’est pas un simple accident de marché, c’est une arme économique. Une devise durablement faible agit comme une subvention déguisée aux exportations chinoises : les produits restent suffisamment bon marché pour continuer de dominer les rayons américains, malgré la punition trumpienne de hausse des droits de douane. Le consommateur ne voit pas ses prix baisser, et c’est bien le cœur du sujet.
En théorie, la guerre commerciale lancée par Donald Trump devait faire reculer la facture chinoise et soulager le panier de la ménagère américaine. En pratique, la dépréciation du renminbi empêche les prix d’importation de reculer durablement. Le déficit commercial se creuse, l’inflation importée reste perceptible, et le sentiment d’être perdant de la mondialisation persiste, y compris chez les électeurs les plus fervents de Trump. Washington hausse les droits, Pékin baisse le cours : au bout du compte, c’est toujours le même caddie qui passe à la caisse.
Une étude récente de l’institut Rexecode sur l’hyper compétitivité chinoise, publiée à l’automne 2025 par l’économiste Célia Colin, permet de mesurer l’ampleur du phénomène. Malgré la hausse, quoique modérée, des salaires, liée à l’amélioration du niveau de vie, la compétitivité-prix de la Chine ne faiblit pas. L’écart des coûts de production reste massif, porté par une forte productivité, un coût de l’énergie inférieur et un soutien public sans équivalent : les subventions d’État y sont très supérieures à celles accordées en Europe. La sous-évaluation de la monnaie n’est donc qu’un des ressorts d’un dispositif plus large.
La Chine dispose, pour soutenir cette stratégie, de réserves de change colossales à hauteur de 3 200 milliards de dollars américains. Cette masse financière lui offre une sorte d’« épaisseur » stratégique, pour reprendre un terme des joueurs de go. Même lorsqu’elle ne joue pas de coup spectaculaire, cette base lui permet de peser à distance sur la partie en intervenant sur le marché des changes lorsque cela est nécessaire et en laissant la pression s’exercer le reste du temps. Sun Zi recommandait de « vaincre sans combattre » ; Pékin affaiblit l’économie américaine sans avoir besoin d’une crise ouverte.
Second goban : l’offensive industrielle sur l’Allemagne
Sur le tablier allemand, l’offensive est moins visible mais tout aussi déterminante. Longtemps, la République fédérale a incarné l’atelier exportateur de l’Europe, vendant au monde des machines-outils, des biens d’équipement et des voitures. Or, l’Allemagne importe désormais davantage de biens d’équipement chinois qu’elle n’en exporte. C’est un basculement symbolique qui ressemble à un retournement de territoire au go.
Les importations de composants et de biens d’équipement en provenance de Chine progressent à deux chiffres. Boîtes de vitesses, moteurs électriques, équipements pour l’industrie, tout ce qui faisait la force de l’ingénierie germanique devient un terrain d’intrusion privilégié pour les industriels chinois, capables de proposer des produits nettement moins chers. L’industrie automobile, déjà malmenée par la transition vers l’électrique, voit surgir devant elle des concurrents chinois qui proposent des véhicules complets, et derrière elle des fournisseurs chinois qui grignotent ses marges.
Là encore, Rexecode apporte une précision décisive : l’industrie chinoise ne se contente plus d’être imbattable sur les prix, elle monte en gamme. L’étude souligne que Pékin progresse désormais dans les secteurs à haute valeur ajoutée, attaquant de front la compétitivité hors-prix de l’industrie allemande, historiquement fondée sur la qualité, l’innovation et les services associés. Certains segments industriels voient déjà l’effet sur l’emploi et sur leurs parts de marché. L’atelier chinois ne fournit plus seulement des biens basiques, il concurrence le cœur même du modèle allemand.
Dans le langage du go, Pékin s’en prend aux bases de vie de l’adversaire, ces « yeux » qui assurent la survie d’un groupe de pierres. En fragilisant le cœur productif allemand, la Chine ne se contente pas de gagner un marché. Elle touche la colonne vertébrale industrielle de l’Union européenne. Le pays qui vendait des machines au monde entier deviendrait peu à peu un client captif pour ses pièces détachées. Ce n’est pas un simple commerce, c’est une réécriture de l’architecture économique. Pourrait-elle abattre le modèle allemand, et un jour, faire de ce géant industriel son fournisseur de second rang, la question est sur toutes les lèvres !
Troisième goban : prêts stratégiques, haute technologie et Taqîya des “routes de la soie”
Le troisième goban apparaît plus discrètement, au détour des cartes de flux financiers. Le rapport Chasing China du laboratoire AidData (université William & Mary) montre que la Chine est, depuis au moins une décennie, le premier prêteur officiel au monde, avec 2 200 milliards de dollars de prêts et crédits recensés entre 2000 et 2023. Surtout, la nature de ces prêts a changé : plus des trois quarts vont désormais à des pays à revenu intermédiaire supérieur ou riches, et la part des projets “sensibles” – infrastructures critiques, minerais stratégiques, actifs de haute technologie, notamment dans les semi-conducteurs – est passée de 46 % en 2015 à près de 88 % en 2023.
Malgré le vernis narratif des “nouvelles routes de la soie”, imaginées en 2013 pour habiller de rubans commerciaux un vaste effort de projection, un autre programme – Made in China 2025 – a réorienté la boussole vers la domination technologique. Ce que montre AidData, c’est que les crédits officiels chinois financent de plus en plus des datacenters, des terminaux portuaires stratégiques, des capacités gazières, des entreprises de robotique, de génomique ou de semi-conducteurs aux États-Unis, en Europe ou en Australie, bien au-delà des seules infrastructures de développement.
On pourrait dire, par analogie, que Pékin pratique une forme de taqîya géoéconomique : ce concept porté par la religion islamique désigne la dissimulation prudente de ses convictions en environnement hostile. La Chine dissimule sous le lexique rassurant des “routes de la soie” une stratégie de prêts visant à sécuriser, chez ses rivaux même, des positions dans les nœuds technologiques les plus sensibles.
Dans ce paysage, les avancées de l’intelligence artificielle chinoise jouent le rôle de signal faible devenu très audible. Le laboratoire DeepSeek a récemment présenté un modèle d’IA générative, DeepSeek-V3.2, ouvert et peu coûteux, qui revendique des performances comparables aux meilleurs modèles américains de dernière génération sur des tests de mathématiques, de code et de raisonnement complexe. Sans trancher dans une course encore très mouvante, le message est limpide : la Chine ne se contente plus de financer des usines et des infrastructures, elle se place aussi dans le peloton de tête du marché des cerveaux artificiels qui piloteront une part croissante de l’économie mondiale et défie audacieusement l’hégémonie américaine.
Démocraties du spectacle contre stratégie silencieuse
Pourquoi cette stratégie fonctionne-t-elle aussi bien ? Parce que nos démocraties libérales n’ont pas seulement des contraintes économiques, elles ont des obligations médiatiques. Un dirigeant occidental ne gouverne pas seulement une économie, il négocie chaque jour son existence à l’intérieur de ce que Jürgen Habermas a conceptualisé comme l’« espace public ». Guy Debord parlait de « société du spectacle » ; la formule garde une redoutable actualité.
Pour exister politiquement, il faut exister médiatiquement. Et pour exister médiatiquement, il faut du visible, du spectaculaire, un éléphant dans le magasin de porcelaine, des mesures qui cassent de la vaisselle. Droits de douane proclamés à grand renfort de conférences de presse, grands plans de relance, sanctions tonitruantes : ce sont des gestes conçus pour la une des journaux télévisés et la boucle des réseaux sociaux. Christian Salmon a décrit cette dérive comme « l’ère du clash », où la vie publique se résume à une succession de séquences virales. Gérald Bronner, dans sa réflexion sur « la démocratie des crédules », montre comment cette économie de l’attention finit par piéger la rationalité collective.
Dans ce cadre, la politique devient production d’événements. Une réforme qui ne se voit pas, qui ne provoque ni vainqueurs ni vaincus clairement identifiés, a peu de chances de trouver sa place dans les chaînes d’information en continu. La mesure idéale est celle qui permet d’annoncer un « tournant historique », même si ses effets concrets restent limités. La décision se pense en cycles d’audience plus qu’en cycles industriels.
À Pékin, le rapport au temps et aux médias est différent par nature. Le pouvoir contrôle l’essentiel de l’espace d’information et ne dépend pas des courbes d’audience du soir. La stratégie économique n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être légitime. Elle peut rester technique, progressive, partiellement opaque. Là où les démocraties produisent des politiques conçues comme des événements, le régime chinois met en œuvre des politiques conçues comme des trajectoires. Là où nos dirigeants multiplient les shows, Pékin s’attache au suivi. Jeu de go on vous dit !
Une partie jouée sur trois tableaux distincts
Vue d’ensemble, la stratégie de Xi Jinping ressemble à une seule et même partie jouée sur trois tabliers reliés entre eux. Sur le goban américain, la Chine installe des pierres monétaires et commerciales qui garantissent sa place au cœur de la consommation mondiale. Sur le goban européen, elle place des pierres industrielles qui l’ancrent au cœur des chaînes de valeur, notamment en Allemagne. Sur le troisième goban, financier et technologique, elle prête massivement aux pays avancés, finance des infrastructures critiques et des acteurs de haute technologie, tout en faisant émerger des modèles d’IA comme DeepSeek qui entendent rivaliser avec les meilleurs systèmes occidentaux.
Les trois fronts se renforcent mutuellement : le déficit américain alimente les réserves de change qui permettent de soutenir les politiques industrielles chinoises et d’attaquer les marchés de biens d’équipement ; les surcapacités ainsi créées se recyclent en financements et en acquisitions ciblées, qui verrouillent progressivement le contrôle des technologies clés. Les chiffres de l’étude Rexecode confirment l’hyper compétitivité durable de l’appareil productif chinois ; ceux d’AidData révèlent la profondeur de son empreinte financière dans les économies occidentales ; DeepSeek signale, en bout de chaîne, la montée en gamme cognitive. Cet encerclement n’est pas militaire, il est structurel.
N’éludons pas, pour autant, les fragilités du modèle chinois. Le pays affronte une surcapacité chronique dans plusieurs secteurs clés, une démographie vieillissante, des doutes sur la fiabilité de ses statistiques, des atteintes répétées au droit du travail. La Chine avance, mais sur une crête étroite.
Ayant coulé au fond du bassin, il est temps d’évoquer comment se propulser pour remonter et ne pas se noyer.
La réponse n’est pas de singer Pékin ni de renoncer aux libertés qui fondent nos démocraties. Elle est de comprendre que nous affrontons un adversaire qui ne joue pas au même jeu et de cesser de confondre coup d’éclat et stratégie. Tant que nous traiterons la politique économique comme une succession de shows médiatiques, nos décisions resteront des pierres isolées sur le goban. Si nous persistons à jouer aux échecs sous les caméras pendant que Pékin pratique, silencieusement, une taqîya du go, nous découvrirons un jour que la partie était perdue bien avant le dernier coup.
Jacky ISABELLO
Fondateur du cabinet Parlez-moi d’Impact
*Dans le vocabulaire propre au jeu de go, on ne parle pas de « plateau » mais de tablier

