Je relisais il y a quelques jours ce magnifique texte d’Hélie Denoix de Saint marc intitulé « que dire à un jeune de 20 ans ». La beauté et la sobriété du discours est saisissante. Densité des jugements, clairvoyance posée sur les épreuves de vie, équilibre et pondération des idées comme une fleur arrivant à maturité. En quelques phrases l’essentiel apparaît, remontant du chaos et du vacarme d’une existence pleine, comme un immense cri d’espoir adressé aux jeunes générations qui devront, à leur tour, pousser l’éternel rocher de la condition humaine. Mais avec peut être le bénéfice de ce surplus de conscience qu’apporte un tel témoignage, celui du vieil homme qui nous indique au crépuscule de sa vie, la lumière incertaine de l’expérience. Cette offrande ne permettra ni d’épargner la peine ni d’éviter l’effort, mais elle apportera certainement au lecteur attentif la chance d’en mieux découvrir le sens. Elle permettra surtout de pouvoir en toutes circonstances discerner dans les nuits les plus sombres, l’étoile de ses rêves d’enfant avec lesquels, nous dit-il, il ne faut jamais transiger.
Dans le fil de ce testament, un mot m’apparut prenant un relief singulier. Au milieu d’un champ de vertu, au fil d’un raisonnement qui parle à l’âme, le vieux soldat souligne l’importance d’aimer son pays. Comme une incise dans une abstraction, un apparent décrochage, il nous propose de redescendre un instant pour méditer la force de cette invitation. Que vient faire le pays dans ce bilan de vie, si ce n’est ouvrir une porte dérobée par laquelle l’auteur nous invite à entrer dans son intimité et par là même dans celle de tous les soldats.
Prendre un chemin de traverse, c’est d’abord prendre garde à bien se démarquer des citations. Celles qui pensent en deux mots croquer la réalité. Gardons alors seulement comme point de départ la formule du général de Gaulle tout simplement parce « qu’une certaine idée » pose le sujet en se gardant bien d’y répondre. Dans cette indication il nous invite seulement à mieux distinguer les idées et les choses et à laisser d’abord en soi vibrer son pays. C’est dans cette intimité qui va au-delà des évidences que parlent le mieux les contradictions et qu’apparaissent dans le désordre quelques esquisses de vérité
Mon pays, comme pourrait le dire chaque être de chair, vaut par une simple nécessité de l’âme. Car l’homme n’épuise ni l’individu ni l’humanité. De manière courante nous naviguons toujours entre ces deux bords. Goutte d’eau fondue dans l’océan immense, nous sommes à la fois le tout et la partie, sans pouvoir jamais réellement penser ni le tout ni la partie. Qui pourrait vraiment distinguer, en toute densité, l’unité et l’altérité confondue en une même source. Pour vivre juste il nous faut donc penser sur un mode que la grammaire ne permet pas, un mode qui puisse exprimer dans un même pronom et avec une égale valeur l’un et le tout. Pour moi le pays n’est autre que cette intuition de chacun, de se penser d’abord au-delà du je et en deçà du nous.
Car le pays ne peut se limiter à un territoire, une langue, un peuple, un art de vivre ou bien même une destinée. Entrer par ce biais dans la magie du terme c’est se condamner à le réduire à une forme éphémère, à en magnifier une fraction jusqu’aux plus extrêmes violences et par là même à en perdre le sens. En vérité ces mots sont pour la majorité d’entre nous la prise la plus accessible d’un besoin élémentaire, celui qui consiste à poser son identité et ses désirs dans le regard de ses coreligionnaires. Mais ils sont en réalité insuffisants à épancher notre soif.
Alors que l’Empire, -simple combinaison d’intérêt, où la famille élargie – complexité et limites des liens du sang, ne peuvent satisfaire longtemps l’intérêt de la multitude, le pays, lui, offre dans des formes généreuses, la matrice d’un sens collectif utile et compréhensible par le plus grand nombre. Et c’est, au-delà de toute forme, la force de cette reconnaissance mutuelle qui fait la réalité physique et institutionnelle d’un pays. Vient-elle à s’affaiblir et ce sont d’autres champs de pressions qui viendront combler ses manques. Vient-elle à se renforcer et c’est ses racines qui plongeront plus profond encore dans le terreau de nos imaginaires. Le pays c’est donc la caverne qui permet le lien utile entre nos ombres et la lumière.
Aimer son pays, nous dit à demi-mot le commandant de Saint Marc c’est donc d’abord s’aimer soi-même et comprendre sans détour ce que vaut sa propre dignité. Rien, si ce n’est les plus grands désordres, n’est possible sans ce préalable. Aimer son pays c’est aussi comprendre charnellement ce qui fait notre imaginaire commun. Là où, au-delà des valeurs qui nous rassemblent, s’expriment le mieux les vertus qui nous unissent. Aimer son pays c’est enfin, nous dit-il dans le silence de sa sagesse, trouver la force de l’autre en vue du plus grand bien.
L’homme de guerre, plus qu’un autre, en appelle à son pays car dans la souffrance et la peur immense de sa finitude, il lui renvoie le don de la cause juste et le baume d’une apaisante solidarité. Pour le soldat le pays est la seule armure qui l’empêche de sombrer dans la folie. Voilà pourquoi sur le seuil de sa vie, le grand soldat revient un instant sur son pays qui fut probablement, dans chacune de ses épreuves à la fois un questionnement et un guide. C’est à cette ambivalence salvatrice qu’il nous convie aujourd’hui depuis là-haut.
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La France n’est ni un archipel, ni un réduit, ni même un hexagone. Elle n’est rien qui puisse relever de sa géographie. Cette évidence en fait un espace politiquement indéterminé. Ouverte par nature à tous les vents de la terre et des océans, elle sera toujours soumise aux influences. Telle fut sa grande chance autant que notre fatalité. Elle aurait pu ne jamais être. Ou alors n’être plus. Etre ce qu’elle est ne peut donc qu’être le fruit d’une volonté contre nature, l’expression d’une liberté comme déterminisme ultime.
N’ayant pas en elle-même le matériau de son identité, elle n’eut d’autre destin que d’exister comme force de gravité, capable d’agréger au fil du temps les aléas du monde et ceux de l’Histoire. Tel fut le terreau de son universalisme qui ne vaut qu’à l’échelle de sa porosité à toutes formes d’influences. L’énergie de cette force c’est la puissance, son horizon l’Etat, et sa nature la plus intime, le lutte qui toujours combina les différentes formes de la résistance et de l’expansion. Ces agrégats prirent au fil du temps des couleurs différentes mais c’est bien cette matière qui fait depuis l’origine le trait marquant de cette improbabilité faite nation, de cette idée qui prit chair.
Ce tempérament, ce caractère s’incarne aujourd’hui dans des valeurs trinitaires. La liberté d’être ce que l’on choisit d’être, comme une résistance à toute forme de fatalité. Verticalité. L’égalité comme racines de son unité puisqu’il n’est rien d’autre qui puisse rassembler dans un même imaginaire. Horizontalité. La fraternité enfin comme principe régulateur du bien commun. Equilibre. Telle est l’essence de cette Histoire qui ne saurait être circonscrite à la République. Ses racines plongent bien au-delà, le long de ce sinueux chemin qui fut tracé autant dans l’adversité que dans la gloire. Faces identiques d’une même identité.
Le point d’ébullition de ce précipité est instable par nature. En ôter une goutte, en réduire une essence ou en nier un ferment, c’est remettre en jeu tout l’exercice. Rester immobile c’est également faillir en transformant le mouvement en inertie, le destin en récit. De cet état précaire procède ce constant déséquilibre qui meut notre pays ; mouvement créatif fait de crises latentes, de chutes brutales et de relèvements providentiels,
Le principe de ce mouvement ne se fonde pas sur le consensus. Ce qui fait la France c’est une tension latente faite de débats et de déchirements, un ensemble de contradictions qui forcent le mouvement. Et c’est précisément sur cette crête étroite qu’apparaissent les grands hommes de notre Histoire. Ceux qui de tous temps surent embrasser ce champ de force pour en orienter le cours. Adoucir cette rugosité qui fait notre ciment, c’est en fait renoncer à la seule ressource que nous ayons en propre. C’est par avance accepter que d’autres vents ne viennent orienter notre route.
Rien enfin dans ce chantier sans plan ne se fit par le bas. Comme si la satiété ne permettait pas à ce pays d’épancher une plus grande soif. Telle sera la quête éternelle de ce grand peuple, ce besoin irrépressible d’adosser au quotidien une part de grandeur de beauté et d’éternel pour justifier encore et toujours son état et son exception. Un style en quelque sorte que très peu de Nations peuvent faire valoir comme un élément de leur patrimoine
Tension, mouvement, amplitude, chaque français sent confusément dans ces veines sourdre cette identité. Et aucun mensonge ne saurait l’égarer longtemps sur lui-même. La France n’est ni un capital ni un projet. Elle n’est qu’une énergie, une Histoire en puissance, une force qui va comme dit le poète. Telle est sa réalité et tel est son destin, cette prédestination qui fit d’un espace sans âme une Nation unique, celle qui de tout temps fut capable d’ouvrir aux autres la voie de leurs propres destinées.
Général (2S) Thierry Marchand
Ancien Ambassadeur de France au Cameroun 2022-2025

