Journal des Futurs #161 – Rapport américain « National Security Strategy » : ayons peur de ce qu’il refuse de nommer !

Il faut comprendre ceci : si une stratégie prétend dire ce que le pays « essaie de faire » et « pourquoi », alors ce qu’elle ne dit pas devient une information aussi précieuse que ce qu’elle proclame. Dès la première page du rapport sur la National Security Strategy (novembre 2025), le ton est donné : « To ensure that America remains the world’s strongest, richest, most powerful, and most successful country… all Americans need to know what, exactly, it is we are trying to do and why. » Justement : si l’on demande aux citoyens de comprendre « exactement » le cap, alors les absences sont des signes — et des signes à analyser impérativement. C’est ce que nous allons faire.

La Maison-Blanche publie un texte qui revendique le tri : « A strategy must evaluate, sort, and prioritize. » L’intention est assumée : ne plus produire une « liste de souhaits », mais un plan centré sur des intérêts définis. Très bien.

Mais le problème commence quand le tri ressemble moins à une hiérarchie qu’à une éclipse : certains risques, pourtant structurants pour les démocraties, disparaissent du champ lexical comme on efface une tache sur une carte, en espérant qu’elle cesse d’exister.

L’analyse lexicale objectivée révèle que des domaines majeurs sont ainsi invisibilisés, affichant une absence quasi-totale dans le corpus stratégique : la désinformation (disinformation et misinformation) affiche zéro occurrence, tout comme l’ensemble des thèmes liés à la sécurité sanitaire (pandemic, public health, biosecurity). Quant à la cohésion interne (social cohesion), elle n’apparaît qu’une seule fois, rattachée non pas à un front stratégique autonome, mais uniquement au constat qu’elle a été « affaiblie » par la migration de masse. Ces silences ne sont pas des oublis de rédaction, ils sont des choix de cadrage ; Le framing (cadrage) est une technique fondamentale en communication, inventée et théorisée par Erving Goffman, sociologue américain. Il aide les individus à localiser, percevoir, identifier et étiqueter les événements et occurrences. Tout comme un cadre physique la technique consiste à exclure certaines parties de la réalité tout en concentrant l’attention sur d’autres. Il ne s’agit donc pas de « think out of the box » mais de « look beyond imposed frame ».

Méthode : une géographie du texte

Pardon de faire un peu de technique mais ce point, s’il est certes besogneux, reste indispensable. L’exercice préalable à ce texte explicatif a consisté à établir une cartographie sémantique (chunks*/embeddings**) qui isole des massifs, des voisinages et des frontières. Elle confirme ce que l’on lit à première vue : récit doctrinal, souveraineté, puissance techno-industrielle, alliances et rivalités majeures. À cette lecture spatiale s’ajoute un contrôle plus fruste mais décisif : compter. Car parler d’« absences » n’a de sens qu’en montrant, en face, où se concentre l’énergie verbale. Les 15 termes les plus cités tracent la colonne vertébrale du texte : economic (37) ; interests (36) ; military (34) ; security (32) ; economy (31) ; allies (30) ; national (28) ; europe (27) ; power (25) ; foreign (24) ; hemisphere (24) ; defense (22) ; partners (22) ; strategy (21) ; china (21). Voilà le relief : l’économie comme moteur, l’intérêt comme boussole, la force comme méthode. Tant et si bien que s’affirme et émerge le contraste que nous relevons pour comparer et objectiver les angles morts : Désinformation » : 0 occurrence de disinformation, 0 de misinformation ; Pandémies / sécurité sanitaire » : 0 occurrence de pandemic, public health, health security, biosecurity ; « Cohésion interne » : social cohesion apparaît 1 fois, uniquement dans « mass migration… weakened social cohesion ».

Trois silences structurent cette stratégie, œuvre idéologique de la galaxie trumpiste MAGA

Premier silence : la désinformation. Le texte mentionne « destructive propaganda » et « influence operations ». Mais c’est précisément là que le vertige commence : les mots devenus centraux dans le diagnostic contemporain — misinformation et disinformation — n’existent tout simplement pas dans le texte (0 / 0). Ce n’est pas un détail de lexique : c’est un choix de guerre. Car la désinformation, aujourd’hui, n’est plus un tract. C’est une météo. Elle ne s’impose pas ; elle s’infiltre. Elle ne convainc pas ; elle fatigue. Elle remplace la vérité par l’épuisement, et le débat par la suspicion.

Ce silence est d’autant plus grave qu’il s’inscrit dans une séquence politique où la lutte contre les fausses informations est retournée comme un gant. Le 20 janvier 2025, un décret présidentiel affirme que l’État fédéral, en prétendant lutter contre « misinformation, disinformation, malinformation », aurait porté atteinte à la liberté d’expression et promu un récit officiel. (The White House) Autrement dit : on ne discute plus du mensonge ; on accuse l’anti-mensonge. On ne combat plus l’incendie ; on s’en prend à l’alarme.

Et pendant que l’État débat du thermomètre, les grandes plateformes, elles, relâchent les digues. X a déclaré à un régulateur australien avoir perdu plus de 1 000 personnels liés à la “safety”, au moment même où les risques de contenus nocifs augmentaient. (TODAY) Meta, de son côté, a mis fin à son programme américain de fact-checking au profit d’un modèle de “community notes” façon X, selon Reuters. (Reuters) Son Oversight Board l’a ensuite publiquement tancé pour la précipitation et l’absence d’évaluation claire des impacts. (Reuters)

C’est là que la colère devient rationnelle. Gérald Bronner décrit, dans Apocalypse cognitive, ce « marché cognitif » dérégulé où l’attention — ressource rare — est captée “souvent pour le pire”. (Puf) David Colon, dans La guerre de l’information, rappelle que la militarisation de l’information transforme chaque citoyen en cible potentielle : l’enjeu final, c’est l’esprit, pas le territoire. (Tallandier) Dans ce contexte, écrire une stratégie de sécurité nationale en omettant (0 / 0) les mots du fléau, c’est laisser une porte blindée… ouverte sur l’arrière.

Et l’ironie est presque cruelle : au moment même où l’on se félicite de “revenir aux fondamentaux”, on redécouvre les vieux réflexes juridiques. La section 230 (dans une loi de 1996  – Communications Decency Act ) protège largement les plateformes de la responsabilité liée aux contenus de tiers, tout en consacrant aussi un mécanisme de “Good Samaritan” pour restreindre des contenus jugés « obscènes », etc. (Congrès.gov) Très bien pour l’obscène ; mais désastreux si cela devient le prétexte implicite d’une modération réduite à la pornographie, laissant le reste — guerre hybride, manipulation, intox, ingénierie de la haine — prospérer comme une algue invasive.

Deuxième silence : la sécurité sanitaire. Le constat est brut : 0 occurrence de pandemic, public health, health security, biosecurity. Et c’est ici qu’un autre paradoxe saute aux yeux : Trump a fait de la relecture politique de l’ère Covid un axe majeur, et la nomination de Robert F. Kennedy Jr. — critique notoire de certains consensus sanitaires — au poste de Secrétaire à la Santé (HHS) en est un symbole net. Il a été confirmé par le Sénat et assermenté en février 2025. (Santé et services sociaux)

Dès lors, l’omission n’est pas un simple oubli : c’est une réécriture par effacement. Comme si la pandémie devait rester un souvenir politique, pas une catégorie stratégique. Or une crise sanitaire n’est pas une parenthèse sociale : c’est un choc de souveraineté, un accélérateur de défiance, un multiplicateur de rumeurs. Et, précisément, un carburant pour la désinformation. Ne pas la nommer, c’est s’interdire de la gouverner : ce qui n’existe pas dans la doctrine finit par n’exister nulle part dans l’appareil.

Troisième silence : la cohésion interne. Social cohesion apparaît une fois — une seule — et uniquement pour être abîmée par la migration : « mass migration… weakened social cohesion ». La cohésion n’existe pas comme front stratégique autonome ; elle n’est qu’un dommage collatéral. C’est une erreur de diagnostic : la cohésion est l’infrastructure invisible de la puissance. Quand elle se fissure, tout devient plus coûteux : gouverner, convaincre, défendre, arbitrer. Et la désinformation sait exactement où appuyer : non sur l’adversaire extérieur, mais sur le lien intérieur.

Trois silences qui étonnent puis qui effraient alors que le monde, pourtant, hurle l’inverse. Le World Economic Forum classe “misinformation and disinformation” parmi les risques majeurs à court terme, précisément parce qu’ils érodent la confiance et aggravent les divisions. (World Economic Forum) Ici, la stratégie choisit un autre récit : la bataille cognitive est implicite, externalisée, reléguée — comme si elle n’était pas un front, mais une polémique.

Le climat, retourné en idéologie

Mais que manque-t-il à cette analyse lorsqu’on se souvient que Trump est celui qui fit de l’accord de Paris (signé le 12 décembre 2015) un rouleau de papier toilette souillé, jeté à la face de ses opposants ? Et bien détrompez-vous, le climat n’est pas absent. Pire, il est retourné. Le texte le rejette au rang des idéologiesdu « climate change » et du « Net Zero ». Ce n’est plus un débat d’objectifs, de technologies, de transitions ; c’est un duel de croyances. Et l’on comprend mieux, alors, l’utilité du grand silence sur misinformation/disinformation : parler de guerre cognitive obligerait à nommer les mécanismes qui fabriquent cette idéologisation — les réseaux, les narratifs, les opérations, les architectures d’amplification. Le texte préfère l’ellipse : plus confortable, plus politique, plus dangereux.

La conséquence la plus troublante est là : en gommant la bataille cognitive, le rapport laisse entendre que l’espace informationnel n’est pas un théâtre d’opérations, mais une querelle culturelle. Pourtant, sa colonne vertébrale lexicale dit l’inverse : economic, interests, military, security, power. C’est une stratégie de puissance classique… écrite comme si la puissance moderne ne passait pas par la capture de l’attention.

Le technocapitalisme de Musk et de ses amis ne promet pas l’abondance pour produire la pénurie ; il produit l’abondance pour organiser la dépendance. Et dans cette abondance — flux, posts, vidéos, notes communautaires — le vrai danger n’est pas le bruit : c’est la perte du signal. Gérald Bronner avertit : quand l’attention se dérègle, la démocratie perd sa monnaie. (Puf) David Colon rappelle : quand l’information est militarisée, l’innocence devient une faiblesse. (Tallandier)

Le rapport « National Security Strategy » tente de ne pas nommer certains risques. Pour autant s’il n’arrive pas à les effacer, il ambitionne de les autoriser. Dans une stratégie qui exige des citoyens qu’ils comprennent « exactement » le but et les raisons, ce qui est tut doit être impérativement révélé en tant qu’axe politique majeur, de surcroit lorsqu’il représente une menace existentielle. Je m’étais promis de ne pas atteindre le point Godwin des sémiologues, c’est-à-dire brandir la référence à Orwell, mais j’y suis contraint pour me constater que Trump est en train d’instaurer l’avènement du Miniver, le ministère de la vérité !

Jacky ISABELLO, membre de Synopia

Fondateur du cabinet Parlez-moi d’Impact

*Chunks : c’est un morceau de texte cohérent qu’on découpe pour analyser un document “par unités de sens”

**Embeddings : c’est la traduction mathématique du sens 

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