Dans le domaine énergétique, la France s’est dotée d’une abondance de scénarios pour éclairer ses choix : SNBC (Stratégie Nationale Bas Carbone)élaborée par le gouvernement , stratégie futurs énergétiques 2050 par RTE (Réseau de Transport d’Electricité), stratégie de l’ADEME, stratégies européennes… Une sophistication technique remarquable, un arsenal d’outils prospectifs comme peu de pays en disposent. Pourtant, un paradoxe s’impose : plus la réalité s’éloigne des trajectoires compatibles avec la neutralité carbone, plus les institutions produisent des scénarios affirmant que cette neutralité demeure atteignable.
Ce glissement, subtil mais structurant, est symptomatique d’une dérive plus large dans notre manière de gouverner par la prospective.
La confusion des genres : quand le souhaitable se fait passer pour le probable!
Les scénarios énergétiques devraient jouer un rôle simple : distinguer ce qui va probablement se passer de ce qui serait souhaitable. Or cette distinction s’efface. Le futur n’est plus une hypothèse, mais une cible posée comme intangible : 2050 = neutralité carbone de la France.
Dès lors, la prospective ne décrit plus le réel : elle le contraint. On ne demande plus « Quelle trajectoire est plausible ? », mais « Que faudrait-il que chacun fasse pour que la trajectoire voulue advienne ? ». Le raisonnement devient téléologique, la méthode du backcasting remplace l’exploration. Les contraintes socio-économiques deviennent des « défis à relever», les ruptures technologiques des « paris raisonnables », l’incertitude disparaît.
Le cas énergétique : un miroir grossissant de nos biais institutionnels?
Le secteur énergétique illustre parfaitement ces travers :
– les scénarios ignorent les inerties industrielles ou territoriales, comme si l’on pouvait reconstruire le système à partir d’une page blanche ;
– les arbitrages sont lissés : nucléaire et 100 % renouvelable deviennent des options «équivalentes » ;
– les scénarios d’échec – hausse des émissions, électrification insuffisante, réindustrialisation manquée – sont moralement impensables et donc exclus.
Résultat : un pluralisme de façade, un consensus mou, et un discours public persuadé que la réussite est garantie, pourvu que l’on modélise correctement.
Un diagnostic qui dépasse l’énergie
Ce biais n’est pas propre à la transition énergétique : on le retrouve dans nos politiques industrielles, sociales, éducatives. Le futur est convoqué comme un instrument de légitimation, pas comme un espace de doute et d’enquête.
Deux dérives majeures en résultent :
Tout d’abord l’illusion de maîtrise. Nous faisons comme si déclarer un objectif haut suffisait à le rendre atteignable, quitte à ignorer les contraintes.
Ensuite l’évitement de l’échec. Penser un scénario de non-réalisation – même partielle – devient un tabou. Or, ne pas imaginer l’échec, c’est s’empêcher de le prévenir.
Pour une prospective de gouvernance : lucide, probabilisée, déplaisante si necessaire!
Synopia plaide pour une réhabilitation de la prospective comme outil de gouvernance démocratique, et non comme simple chambre d’écho des ambitions politiques.
Cela implique trois ruptures :
– Réhabiliter le probable. Produire des scénarios tendanciels probabilisés, fondés sur les régularités observées.
– Assumer le normatif. Dire clairement ce qui relève d’un objectif politique, non d’une tendance mesurée.
– Réintroduire l’échec. Intégrer des scénarios « à éviter » pour identifier nos vulnérabilités institutionnelles et opérationnelles.
La transition énergétique nous montre que la prospérité d’un pays dépend moins de sa capacité à proclamer des trajectoires parfaites que de son courage à regarder en face les futurs incertains, les contraintes lourdes, les inerties qui résistent, les efforts à produire.
La prospective ne doit plus être un exercice de confort intellectuel, mais une façon d’armer l’action publique contre les illusions. Voir loin, oui. Mais surtout : voir juste !
Prospective et société : l’angle mort de l’acceptabilité
Cette dérive de la prospective n’est pas sans conséquence sur le rapport des citoyens à l’action publique. Les travaux menés par Synopia dans ses baromètres 2024 et 2025 sur le rapport des Français au changement en offrent une illustration saisissante. Près de sept Français sur dix (69 %) estiment aujourd’hui que les changements en cours dans notre société vont dans le mauvais sens, et 84 % déclarent les subir, quand seuls 15 % s’en enthousiasment. Autrement dit, le changement est vécu moins comme un projet collectif que comme une contrainte imposée, souvent incomprise, rarement discutée…
Ce décalage éclaire un angle mort majeur de nos politiques publiques : une prospective qui ne distingue plus clairement le probable du souhaitable fragilise l’adhésion démocratique. À force de présenter des trajectoires idéales comme inéluctables, on alimente la défiance plutôt que la mobilisation. La question n’est donc pas seulement de mieux modéliser l’avenir, mais de réconcilier le récit du futur avec l’expérience vécue du présent. Une gouvernance lucide du changement suppose d’assumer les contraintes, de nommer les risques, d’expliquer les arbitrages – et d’accepter que la prospective ne rassure pas toujours, mais qu’elle éclaire réellement.
Jean-Michel DEVEZA
Nb: Cet édito a été inspiré par les travaux de recherche de Mourad Ayouz PhD EDF R&D “ “Confusion entre scénarios probables et scénarios normatifs : l’illusion de la décarbonation assurée” et l’étude menée par Synopia & Mascaret avec l’Institut Bonafidé sur “Les Français face au changement et aux transitions”

